Routes ivoiriennes : Pourquoi l’hécatombe continue
La Côte d’Ivoire modernise son réseau routier, construit des
autoroutes, réhabilite des axes et multiplie les campagnes de sensibilisation.
Pourtant, derrière cette transformation des infrastructures demeure une réalité
douloureuse. Durant les six premières semaines de 2026, les autorités ont
recensé 519 accidents corporels ayant occasionné 164 morts et 1 934 blessés.
Ces chiffres imposent une question essentielle. Pourquoi continue-t-on de
mourir autant sur les routes ivoiriennes ?
Les causes sont multiples et dépassent largement la seule
qualité des infrastructures. Excès de vitesse, dépassements dangereux,
téléphone au volant, alcool, fatigue, non-respect des feux et des distances de
sécurité, surcharge, imprudence et mauvais état de certains véhicules constituent
autant de facteurs de risque. À cela s’ajoute une cohabitation parfois
difficile entre automobiles, poids lourds, transports collectifs, deux-roues et
piétons. Une route moderne ne garantit donc pas automatiquement une route sûre
lorsque les comportements ne progressent pas au même rythme que les
infrastructures.
Le paradoxe mérite d’être souligné. Plus une chaussée est
améliorée, plus certains automobilistes peuvent être tentés d’augmenter leur
vitesse. La sécurité routière ne se résume donc pas au bitume. Elle repose sur
une chaîne complète associant qualité des infrastructures, signalisation,
éclairage, contrôle, formation des conducteurs, entretien des véhicules,
discipline des usagers et efficacité des secours. Une faiblesse à l’un de ces niveaux
peut transformer une erreur de conduite en drame.
Des progrès ont certes été enregistrés ces dernières années,
mais le nombre de victimes reste préoccupant. Derrière chaque décès se trouvent
une famille endeuillée, des enfants parfois privés d’un parent, une entreprise
qui perd un collaborateur ou un foyer qui perd son principal soutien
économique. Le coût des accidents ne se mesure donc pas seulement en vies
humaines. Il se traduit aussi par des hospitalisations, des handicaps, des
pertes de revenus et une charge économique importante pour les familles comme
pour la collectivité.
La réponse doit désormais dépasser les campagnes
ponctuelles. Les contrôles de vitesse et d’alcoolémie doivent être réguliers,
les véhicules techniquement dangereux effectivement écartés de la circulation
et les sanctions appliquées avec suffisamment de constance pour devenir
dissuasives. Les professionnels du transport de personnes et de marchandises
portent également une responsabilité particulière. La pression des délais, la
fatigue des chauffeurs ou la recherche excessive de rentabilité ne peuvent
justifier des comportements mettant des vies en danger.
La formation constitue l’autre grande bataille. La sécurité
routière devrait s’apprendre bien avant l’obtention du permis de conduire.
Écoles, collèges, lycées, auto-écoles, entreprises de transport, associations
et médias peuvent contribuer à installer une véritable culture nationale de
prudence. Porter une ceinture ou un casque, ralentir devant une école,
respecter un feu rouge, laisser traverser un piéton ou renoncer à conduire
lorsque l’on est épuisé doivent devenir des réflexes plutôt que des comportements
imposés uniquement par la crainte d’une sanction.
La question des secours doit également être placée au cœur
de la stratégie. Après un accident grave, quelques minutes peuvent déterminer
les chances de survie. Rapidité de l’alerte, disponibilité des ambulances,
coordination des secours, accessibilité des lieux d’accident et capacité des
structures sanitaires à traiter les traumatismes lourds constituent le dernier
maillon d’une politique efficace de sécurité routière.
La Côte d’Ivoire ne gagnera donc pas cette bataille
uniquement en construisant davantage de routes. Elle devra parallèlement
construire une nouvelle culture de la responsabilité. Conducteurs,
transporteurs, motocyclistes, piétons, entreprises et pouvoirs publics doivent
comprendre qu’un comportement dangereux engage souvent la vie d’autres
personnes. Une route moderne n’est véritablement une réussite que lorsqu’elle
permet à ceux qui l’empruntent d’arriver vivants à destination.
Les 164 morts et 1 934 blessés recensés durant les six premières
semaines de 2026 ne doivent pas devenir de simples statistiques. Derrière
chaque chiffre se trouve une vie, une famille et parfois un destin brutalement
interrompu. La véritable urgence est désormais de transformer la sécurité
routière en responsabilité nationale permanente. Parce qu’aucune minute gagnée
sur la route ne vaut une vie perdue.

