Relève générationnelle : Les jeunes doivent occuper la scène politique
Pendant longtemps, la vie politique ivoirienne s’est
structurée autour des grandes figures historiques, des appartenances
partisanes, des héritages politiques et des rapports de force entre formations.
Mais une transformation silencieuse est en cours. Une nouvelle génération
arrive avec d’autres attentes, d’autres références et surtout une autre manière
de juger l’action publique. La prochaine grande bataille politique ivoirienne
pourrait ainsi se jouer moins autour des fidélités traditionnelles que sur la capacité
à répondre concrètement aux aspirations de la jeunesse.Cette jeunesse ne
demande plus seulement à être célébrée dans les discours. Elle veut travailler,
entreprendre, se former, accéder au logement, bénéficier d’une mobilité sociale
réelle et participer davantage aux décisions qui engagent son avenir. Elle
observe la croissance économique, les infrastructures nouvelles et la
modernisation des villes, mais mesure aussi le développement à partir d’une
question beaucoup plus immédiate. Quelle place cette transformation lui
réserve-t-elle ?
Le gouvernement a placé la jeunesse parmi ses priorités et
entend poursuivre cet effort à travers son Programme jeunesse 2026-2030, avec
des dispositifs consacrés notamment à l’emploi, à la formation, à l’entrepreneuriat
et à l’insertion. L’enjeu sera désormais celui des résultats concrets. Pour une
génération confrontée aux difficultés d’accès au premier emploi et à la
précarité, l’efficacité d’une politique publique se mesure moins aux milliards
annoncés qu’au nombre de trajectoires qu’elle parvient réellement à
transformer.
La question dépasse la seule action gouvernementale. Toutes
les formations politiques ivoiriennes sont concernées. RHDP, PDCI-RDA, PPA-CI
et autres partis devront comprendre qu’une jeunesse mieux connectée, plus
informée et davantage exposée aux réalités du monde ne se mobilisera pas
nécessairement selon les mêmes ressorts que les générations précédentes. Les
appartenances historiques continueront d’exister, mais elles pourraient
progressivement peser moins lourd face à l’emploi, au pouvoir d’achat, à
l’éducation, au logement, à la justice sociale et à l’égalité des chances.
La bataille sera également celle de la crédibilité. Beaucoup
de jeunes veulent désormais mesurer les résultats dans leur quotidien. Combien
de formations débouchent réellement sur un emploi ? Combien de jeunes
entrepreneurs accèdent au financement ? Combien peuvent transformer une idée en
entreprise viable ? Combien de diplômés trouvent une activité correspondant à
leurs compétences ? Ces questions très concrètes pourraient progressivement
redessiner les rapports entre jeunesse et politique.Le défi est d’autant plus
important que la jeunesse ivoirienne n’est pas homogène. Le diplômé d’Abidjan
en recherche d’un premier emploi, l’apprenti de Bouaké, la jeune commerçante de
Korhogo, l’agriculteur de Daloa, l’entrepreneur de San Pedro ou le jeune des
quartiers populaires ne vivent pas les mêmes réalités. Une véritable politique
de jeunesse doit donc tenir compte des territoires, des niveaux de formation et
des différents environnements économiques.
Les partis devront également ouvrir davantage leurs propres
structures. Il serait contradictoire de demander à la jeunesse de participer à
la vie publique tout en maintenant les principales responsabilités dans des
cercles difficilement accessibles aux nouvelles générations. La transition
générationnelle ne concerne pas uniquement la succession au sommet des partis.
Elle commence dans les sections locales, les municipalités, les conseils
régionaux, les administrations et tous les espaces où se forment les futurs
responsables.
Cette génération représente pourtant une opportunité
exceptionnelle pour la Côte d’Ivoire. Une jeunesse nombreuse, entreprenante,
formée et connectée peut devenir un formidable moteur de croissance et
d’innovation. Mais une jeunesse durablement privée de perspectives peut aussi
nourrir frustration, découragement, migration irrégulière et défiance envers
les institutions. Transformer le potentiel démographique en prospérité
constitue donc autant un défi économique qu’une responsabilité politique.
Le prochain grand affrontement politique pourrait ainsi ne
pas opposer seulement majorité et opposition. Il départagera surtout les
projets capables d’offrir une perspective à cette génération de ceux qui
continueront simplement à lui demander de patienter. La grande question
politique de demain sera moins de savoir quel parti parle le plus aux jeunes
que de savoir lequel leur donnera réellement les moyens de construire leur
avenir. Car la jeunesse n’attend plus seulement une place dans les discours.
Elle attend sa place dans la République.
Noëlle Rabe

