Marché à ciel ouvert : Un phénomène de nuit à Abidjan
À la tombée de la nuit, certaines rues d’Abidjan changent
progressivement de visage. Là où circulaient quelques heures plus tôt
véhicules, taxis et autobus apparaissent vendeurs ambulants, étals improvisés,
tables de restauration et petits commerces. Une autre économie prend possession
de l’espace urbain. Ce phénomène, observable sur plusieurs axes de la capitale
économique, traduit autant le dynamisme de l’économie populaire que les
difficultés auxquelles sont confrontées les autorités pour organiser durablement
l’occupation du domaine public. Derrière les étals nocturnes se joue surtout
une question essentielle. Comment préserver les moyens de subsistance de
milliers de personnes sans abandonner les exigences de circulation, de sécurité
et d’organisation de la ville ?
La rue comme espace de survie économique
Pour de nombreux petits commerçants, vendre dans la rue ne
relève pas nécessairement d’un choix de confort. L’espace public constitue
parfois le seul emplacement accessible pour exercer une activité génératrice de
revenus. À la fin de la journée, lorsque la chaleur diminue et que les
travailleurs regagnent leur domicile, la demande augmente sur certains axes.
Nourriture, vêtements, fruits, accessoires, produits domestiques et services
divers trouvent alors rapidement leur clientèle. Cette économie nocturne
représente une source de revenus pour de nombreuses familles. Elle constitue
également un révélateur de la capacité des populations à créer leurs propres
activités dans un environnement où l’accès à l’emploi formel demeure un défi
pour une partie de la population.
Quand l’activité commerciale rencontre les exigences de la
ville
Cette vitalité économique possède cependant son revers.
Lorsque les étals occupent trottoirs, accotements ou portions de chaussée, la
cohabitation entre commerçants, automobilistes et piétons devient difficile. Les
risques d’accidents augmentent et certains axes peuvent connaître des
ralentissements importants. À cela s’ajoutent les questions d’hygiène,
d’éclairage, de collecte des déchets et de sécurité des vendeurs comme des
consommateurs. Le problème dépasse donc la seule occupation anarchique des
rues. Il pose la question de la manière dont Abidjan accompagne son
développement démographique et économique.
Déguerpir ou organiser ?
Face à l’occupation du domaine public, la réponse la plus
visible reste souvent l’évacuation des commerçants. Mais l’expérience montre
qu’une libération ponctuelle des espaces ne règle pas toujours durablement le
phénomène. Lorsque les causes économiques demeurent, les vendeurs peuvent
progressivement revenir. L’enjeu pourrait donc être de passer d’une logique
exclusivement répressive à une véritable politique d’organisation de l’économie
nocturne. Des espaces commerciaux de proximité, des marchés aménagés
fonctionnant en soirée, des zones autorisées à certaines heures ou encore des
mécanismes simplifiés d’identification des petits commerçants pourraient
permettre de mieux concilier activité économique et ordre urbain. La rue ne
doit pas devenir un marché permanent. Mais la ville ne peut pas non plus
ignorer ceux qui vivent de cette économie.
Une opportunité économique encore sous-estimée
L’économie nocturne ne doit pas uniquement être perçue comme
un problème d’occupation de l’espace public. Dans plusieurs grandes métropoles,
la vie économique après les heures traditionnelles de travail constitue un
véritable secteur d’activité. Restauration, transport, commerce, culture,
loisirs et services participent à la création d’emplois et à l’attractivité
urbaine. Abidjan possède naturellement plusieurs caractéristiques favorables à
cette économie. L’enjeu consiste donc à transformer une activité largement
informelle en potentiel économique mieux structuré, sans étouffer les
initiatives individuelles par une réglementation inaccessible aux plus
modestes.
Les communes en première ligne
Les municipalités ont ici une responsabilité déterminante.
Elles doivent trouver un équilibre entre la nécessité de maintenir les voies
publiques accessibles et celle d’accompagner les activités qui permettent à de
nombreuses familles de vivre. Cela suppose une cartographie précise des zones
concernées, un dialogue avec les commerçants, l’identification d’espaces
alternatifs et une politique municipale adaptée aux réalités de chaque
quartier. La question des taxes locales mérite également de la transparence.
Lorsqu’un commerçant contribue financièrement à une collectivité, il doit
comprendre ce qu’il paie et bénéficier, autant que possible, d’un minimum de
services en retour.
Penser l’Abidjan de demain
Avec son expansion démographique et son ambition de
métropole moderne, Abidjan ne pourra durablement gérer l’économie informelle
uniquement à travers des opérations ponctuelles de libération des voies. La
capitale économique doit anticiper. Une grande ville ne se construit pas
seulement avec des ponts, des échangeurs et des immeubles. Elle se construit
aussi par sa capacité à organiser les petites activités qui font vivre
quotidiennement des milliers de familles. Le défi est donc de réconcilier deux
impératifs qui ne devraient pas être opposés, maintenir l’ordre urbain et préserver
l’activité économique. Entre la ville moderne et la ville populaire, il ne
devrait pas être nécessaire de choisir. Il faut construire des règles
permettant aux deux de cohabiter. Car derrière chaque étal installé à la tombée
de la nuit se trouve souvent une famille qui cherche son revenu quotidien. Et
derrière chaque chaussée encombrée se trouve une ville qui doit continuer à
fonctionner. Organiser plutôt que subir, aménager plutôt que déplacer
indéfiniment et formaliser progressivement plutôt qu’exclure pourrait
constituer le véritable chantier de l’économie nocturne abidjanaise.
Noelle Rabe

