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Marché à ciel ouvert : Un phénomène de nuit à Abidjan

AfriqueVérité 05 Sep 2026 - 14H03 vues
Économie informelle, mobilité et occupation du domaine public, le défi d’une capitale qui ne dort plus

À la tombée de la nuit, certaines rues d’Abidjan changent progressivement de visage. Là où circulaient quelques heures plus tôt véhicules, taxis et autobus apparaissent vendeurs ambulants, étals improvisés, tables de restauration et petits commerces. Une autre économie prend possession de l’espace urbain. Ce phénomène, observable sur plusieurs axes de la capitale économique, traduit autant le dynamisme de l’économie populaire que les difficultés auxquelles sont confrontées les autorités pour organiser durablement l’occupation du domaine public. Derrière les étals nocturnes se joue surtout une question essentielle. Comment préserver les moyens de subsistance de milliers de personnes sans abandonner les exigences de circulation, de sécurité et d’organisation de la ville ?

 

La rue comme espace de survie économique

 

Pour de nombreux petits commerçants, vendre dans la rue ne relève pas nécessairement d’un choix de confort. L’espace public constitue parfois le seul emplacement accessible pour exercer une activité génératrice de revenus. À la fin de la journée, lorsque la chaleur diminue et que les travailleurs regagnent leur domicile, la demande augmente sur certains axes. Nourriture, vêtements, fruits, accessoires, produits domestiques et services divers trouvent alors rapidement leur clientèle. Cette économie nocturne représente une source de revenus pour de nombreuses familles. Elle constitue également un révélateur de la capacité des populations à créer leurs propres activités dans un environnement où l’accès à l’emploi formel demeure un défi pour une partie de la population.

 

Quand l’activité commerciale rencontre les exigences de la ville

 

Cette vitalité économique possède cependant son revers. Lorsque les étals occupent trottoirs, accotements ou portions de chaussée, la cohabitation entre commerçants, automobilistes et piétons devient difficile. Les risques d’accidents augmentent et certains axes peuvent connaître des ralentissements importants. À cela s’ajoutent les questions d’hygiène, d’éclairage, de collecte des déchets et de sécurité des vendeurs comme des consommateurs. Le problème dépasse donc la seule occupation anarchique des rues. Il pose la question de la manière dont Abidjan accompagne son développement démographique et économique.

 

Déguerpir ou organiser ?

 

Face à l’occupation du domaine public, la réponse la plus visible reste souvent l’évacuation des commerçants. Mais l’expérience montre qu’une libération ponctuelle des espaces ne règle pas toujours durablement le phénomène. Lorsque les causes économiques demeurent, les vendeurs peuvent progressivement revenir. L’enjeu pourrait donc être de passer d’une logique exclusivement répressive à une véritable politique d’organisation de l’économie nocturne. Des espaces commerciaux de proximité, des marchés aménagés fonctionnant en soirée, des zones autorisées à certaines heures ou encore des mécanismes simplifiés d’identification des petits commerçants pourraient permettre de mieux concilier activité économique et ordre urbain. La rue ne doit pas devenir un marché permanent. Mais la ville ne peut pas non plus ignorer ceux qui vivent de cette économie.

 

Une opportunité économique encore sous-estimée

 

L’économie nocturne ne doit pas uniquement être perçue comme un problème d’occupation de l’espace public. Dans plusieurs grandes métropoles, la vie économique après les heures traditionnelles de travail constitue un véritable secteur d’activité. Restauration, transport, commerce, culture, loisirs et services participent à la création d’emplois et à l’attractivité urbaine. Abidjan possède naturellement plusieurs caractéristiques favorables à cette économie. L’enjeu consiste donc à transformer une activité largement informelle en potentiel économique mieux structuré, sans étouffer les initiatives individuelles par une réglementation inaccessible aux plus modestes.

 

Les communes en première ligne

Les municipalités ont ici une responsabilité déterminante. Elles doivent trouver un équilibre entre la nécessité de maintenir les voies publiques accessibles et celle d’accompagner les activités qui permettent à de nombreuses familles de vivre. Cela suppose une cartographie précise des zones concernées, un dialogue avec les commerçants, l’identification d’espaces alternatifs et une politique municipale adaptée aux réalités de chaque quartier. La question des taxes locales mérite également de la transparence. Lorsqu’un commerçant contribue financièrement à une collectivité, il doit comprendre ce qu’il paie et bénéficier, autant que possible, d’un minimum de services en retour.

 

Penser l’Abidjan de demain

Avec son expansion démographique et son ambition de métropole moderne, Abidjan ne pourra durablement gérer l’économie informelle uniquement à travers des opérations ponctuelles de libération des voies. La capitale économique doit anticiper. Une grande ville ne se construit pas seulement avec des ponts, des échangeurs et des immeubles. Elle se construit aussi par sa capacité à organiser les petites activités qui font vivre quotidiennement des milliers de familles. Le défi est donc de réconcilier deux impératifs qui ne devraient pas être opposés, maintenir l’ordre urbain et préserver l’activité économique. Entre la ville moderne et la ville populaire, il ne devrait pas être nécessaire de choisir. Il faut construire des règles permettant aux deux de cohabiter. Car derrière chaque étal installé à la tombée de la nuit se trouve souvent une famille qui cherche son revenu quotidien. Et derrière chaque chaussée encombrée se trouve une ville qui doit continuer à fonctionner. Organiser plutôt que subir, aménager plutôt que déplacer indéfiniment et formaliser progressivement plutôt qu’exclure pourrait constituer le véritable chantier de l’économie nocturne abidjanaise.

Noelle Rabe 

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