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DE SINGAPOUR À LA GRANDE CÔTE D’IVOIRE

AfriqueVérité 28 Sep 2026 - 11H19 vues
ÉMERGENCE, SOLIDARITÉ, PUISSANCE ÉCONOMIQUE… QUINZE ANS APRÈS, OÙ VA LA CÔTE D’IVOIRE ?

Pendant plus d’une décennie, la Côte d’Ivoire a raconté son développement en trois grandes séquences. D’abord l’« émergence », avec l’ambition d’un pays moderne et compétitif, dans un imaginaire où Singapour fut régulièrement cité comme référence. Ensuite la « Côte d’Ivoire solidaire », destinée à replacer davantage l’homme et les préoccupations sociales au centre. Aujourd’hui vient la « Grande Côte d’Ivoire ». Après avoir voulu rattraper, puis mieux partager, que signifie réellement cette troisième ambition ?

L’émergence répondait à une urgence historique. Après une décennie de crises, il fallait reconstruire, rassurer les investisseurs, relancer la croissance et moderniser les infrastructures. La référence à Singapour exprimait une aspiration à transformer rapidement la Côte d’Ivoire en plateforme économique moderne, attractive et compétitive. Ponts, autoroutes, échangeurs, centrales électriques, ports et équipements structurants ont changé le paysage et accompagné une forte dynamique économique.

Mais ressembler à Singapour ne pouvait se limiter au béton. Le modèle singapourien renvoie aussi à la productivité, au capital humain, à l’efficacité administrative, à l’innovation, à l’industrialisation et à une insertion performante dans le commerce mondial. L’échéance de 2020 passée, une autre réalité s’est imposée. La croissance et les infrastructures ne suffisaient pas à répondre à toutes les préoccupations liées à l’emploi, au pouvoir d’achat, à la pauvreté, à la santé ou à l’éducation.

C’est dans cette évolution qu’apparaît la « Côte d’Ivoire solidaire ». Après avoir beaucoup construit, il fallait rapprocher davantage les fruits de la croissance du citoyen. Filets sociaux, couverture maladie, électrification, eau potable, écoles, centres de santé, insertion professionnelle et soutien aux populations vulnérables prennent une place croissante dans l’action publique.

La logique est claire. L’émergence voulait accélérer la modernisation du pays. La solidarité voulait donner davantage de contenu humain à cette modernisation. Mais le passage d’un concept à l’autre n’a pas fait disparaître tous les défis. Transformation locale, emploi formel, pouvoir d’achat, disparités territoriales et vulnérabilités sociales restent des enjeux importants.

 

C’est précisément dans cet espace qu’arrive la « Grande Côte d’Ivoire ». Si l’émergence avait pour horizon la modernisation accélérée et si la solidarité voulait renforcer la dimension humaine du développement, cette troisième étape affiche une ambition plus large. Il ne s’agit plus seulement de construire ni seulement de redistribuer. Il s’agit de produire davantage, transformer davantage et faire monter l’économie ivoirienne en gamme.

L’ambition affichée pour 2026-2030 met l’accent sur l’agriculture moderne, l’agro-industrie, la transformation locale, l’industrialisation, le secteur privé, le capital humain, les infrastructures stratégiques, le numérique, l’innovation et l’émergence d’entreprises nationales capables de devenir des acteurs régionaux majeurs.

C’est peut-être là que se trouve la véritable signification économique de la Grande Côte d’Ivoire. Transformer davantage le cacao avant de l’exporter. Faire de l’anacarde une véritable industrie. Développer des entreprises ivoiriennes capables de conquérir les marchés régionaux. Moderniser l’agriculture. Former les compétences nécessaires à l’industrie. Accélérer la numérisation et faire des régions de véritables pôles de production.

L’émergence voulait construire une Côte d’Ivoire moderne en regardant notamment l’expérience de Singapour. La solidarité voulait construire une Côte d’Ivoire plus attentive à l’homme. La Grande Côte d’Ivoire devra démontrer qu’elle peut bâtir une nation davantage productrice de sa propre prospérité.

Voilà probablement le défi le plus difficile. Construire un pont exige des financements, des ingénieurs et des entreprises. Construire une économie durablement productive exige aussi une école performante, des compétences, des entrepreneurs, du capital, de la recherche, une administration efficace, des institutions solides, une industrie compétitive et suffisamment d’emplois pour transformer la croissance en mobilité sociale.

Après le temps des infrastructures et celui de la solidarité vient donc peut-être le temps de la puissance productive. Et c’est ici que Singapour retrouve toute sa pertinence. Le véritable enseignement n’est plus de vouloir lui ressembler, mais de comprendre comment un pays construit sa compétitivité à partir de son capital humain, de sa productivité, de ses institutions et de son innovation.

 

La Côte d’Ivoire possède ses propres atouts. Une agriculture puissante, des ressources naturelles, une position géographique stratégique, des infrastructures importantes, un secteur privé en développement et une population jeune. Sa prochaine étape pourrait donc être moins celle de l’imitation que celle de la construction de son propre modèle.L’émergence était une promesse de rattrapage. La solidarité fut une promesse d’inclusion. La Grande Côte d’Ivoire porte désormais une promesse de transformation.

 

LE TEMPS DES PROGRAMMES PASSE, LES INSTITUTIONS DEMEURENT

 

L’Histoire dira si l’émergence, la Côte d’Ivoire solidaire et la Grande Côte d’Ivoire auront été trois concepts successifs ou les trois étapes cohérentes d’une même transformation nationale. Mais au-delà des infrastructures, des statistiques et des programmes, une autre question finira par s’imposer. Qu’aurons-nous construit qui puisse continuer à fonctionner lorsque les hommes qui ont porté ces ambitions auront quitté le pouvoir ?

Car le développement atteint sa maturité lorsqu’il cesse de dépendre uniquement de la volonté d’un dirigeant ou d’une génération. Les routes peuvent traverser le territoire, les usines transformer les matières premières et la croissance atteindre des niveaux élevés. Mais la véritable puissance d’une nation repose aussi sur des institutions capables de garantir la continuité de l’État, la qualité de l’administration, la sécurité juridique, la transmission des responsabilités et la préservation des acquis.

Singapour fut une référence parce qu’il représentait la transformation rapide. L’émergence fut une ambition de rattrapage. La solidarité voulut donner davantage de contenu humain à la croissance. La Grande Côte d’Ivoire pourrait trouver sa dimension historique si elle parvient à réunir ces trois exigences et à leur ajouter celle qui traverse les générations, la solidité institutionnelle.

Un jour, les slogans disparaîtront des discours. Les plans nationaux de développement rejoindront les archives. Les présidents passeront, les ministres passeront, les générations de responsables passeront. La République, elle, devra continuer.

C’est alors que se mesurera la réussite véritable. Non seulement au nombre de ponts construits, mais à la capacité du pays à les entretenir. Non seulement au nombre d’entreprises créées, mais à la solidité de l’environnement qui leur permettra de prospérer. Non seulement au nombre de jeunes formés, mais à l’économie capable de leur offrir un avenir. Non seulement à l’action d’une génération de dirigeants, mais à la qualité des institutions qu’elle aura transmises à la suivante.

 

De Singapour à la Grande Côte d’Ivoire, le véritable voyage ne consiste donc plus seulement à rattraper les nations qui ont réussi. Il consiste à bâtir un État suffisamment solide pour que le progrès survive aux hommes, aux alternances et aux générations.

Car au bout du compte, les gouvernements construisent des programmes, les dirigeants impriment une vision, mais seules les institutions permettent à une nation de transformer une réussite politique en héritage historique.

Lorsque les historiens écriront cette période, la question essentielle ne sera peut-être pas de savoir qui aura construit la Côte d’Ivoire la plus spectaculaire, mais quelle génération aura laissé à celle qui lui succède une République plus forte, une économie plus productive et des institutions suffisamment solides pour poursuivre l’œuvre sans avoir à recommencer l’Histoire.

C’est à cette condition que la Grande Côte d’Ivoire cessera d’être seulement le nom d’une ambition pour devenir l’héritage durable d’une République.

 

Noëlle Rabe

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