DE SINGAPOUR À LA GRANDE CÔTE D’IVOIRE
Pendant plus
d’une décennie, la Côte d’Ivoire a raconté son développement en trois grandes
séquences. D’abord l’« émergence », avec l’ambition d’un pays moderne et
compétitif, dans un imaginaire où Singapour fut régulièrement cité comme
référence. Ensuite la « Côte d’Ivoire solidaire », destinée à replacer
davantage l’homme et les préoccupations sociales au centre. Aujourd’hui vient
la « Grande Côte d’Ivoire ». Après avoir voulu rattraper, puis mieux partager,
que signifie réellement cette troisième ambition ?
L’émergence
répondait à une urgence historique. Après une décennie de crises, il fallait
reconstruire, rassurer les investisseurs, relancer la croissance et moderniser
les infrastructures. La référence à Singapour exprimait une aspiration à
transformer rapidement la Côte d’Ivoire en plateforme économique moderne,
attractive et compétitive. Ponts, autoroutes, échangeurs, centrales
électriques, ports et équipements structurants ont changé le paysage et
accompagné une forte dynamique économique.
Mais
ressembler à Singapour ne pouvait se limiter au béton. Le modèle singapourien
renvoie aussi à la productivité, au capital humain, à l’efficacité
administrative, à l’innovation, à l’industrialisation et à une insertion
performante dans le commerce mondial. L’échéance de 2020 passée, une autre
réalité s’est imposée. La croissance et les infrastructures ne suffisaient pas
à répondre à toutes les préoccupations liées à l’emploi, au pouvoir d’achat, à
la pauvreté, à la santé ou à l’éducation.
C’est dans
cette évolution qu’apparaît la « Côte d’Ivoire solidaire ». Après avoir
beaucoup construit, il fallait rapprocher davantage les fruits de la croissance
du citoyen. Filets sociaux, couverture maladie, électrification, eau potable,
écoles, centres de santé, insertion professionnelle et soutien aux populations
vulnérables prennent une place croissante dans l’action publique.
La logique
est claire. L’émergence voulait accélérer la modernisation du pays. La
solidarité voulait donner davantage de contenu humain à cette modernisation.
Mais le passage d’un concept à l’autre n’a pas fait disparaître tous les défis.
Transformation locale, emploi formel, pouvoir d’achat, disparités territoriales
et vulnérabilités sociales restent des enjeux importants.
C’est
précisément dans cet espace qu’arrive la « Grande Côte d’Ivoire ». Si
l’émergence avait pour horizon la modernisation accélérée et si la solidarité
voulait renforcer la dimension humaine du développement, cette troisième étape
affiche une ambition plus large. Il ne s’agit plus seulement de construire ni
seulement de redistribuer. Il s’agit de produire davantage, transformer davantage
et faire monter l’économie ivoirienne en gamme.
L’ambition
affichée pour 2026-2030 met l’accent sur l’agriculture moderne,
l’agro-industrie, la transformation locale, l’industrialisation, le secteur
privé, le capital humain, les infrastructures stratégiques, le numérique,
l’innovation et l’émergence d’entreprises nationales capables de devenir des
acteurs régionaux majeurs.
C’est
peut-être là que se trouve la véritable signification économique de la Grande
Côte d’Ivoire. Transformer davantage le cacao avant de l’exporter. Faire de
l’anacarde une véritable industrie. Développer des entreprises ivoiriennes
capables de conquérir les marchés régionaux. Moderniser l’agriculture. Former
les compétences nécessaires à l’industrie. Accélérer la numérisation et faire
des régions de véritables pôles de production.
L’émergence
voulait construire une Côte d’Ivoire moderne en regardant notamment
l’expérience de Singapour. La solidarité voulait construire une Côte d’Ivoire
plus attentive à l’homme. La Grande Côte d’Ivoire devra démontrer qu’elle peut
bâtir une nation davantage productrice de sa propre prospérité.
Voilà
probablement le défi le plus difficile. Construire un pont exige des
financements, des ingénieurs et des entreprises. Construire une économie durablement
productive exige aussi une école performante, des compétences, des
entrepreneurs, du capital, de la recherche, une administration efficace, des
institutions solides, une industrie compétitive et suffisamment d’emplois pour
transformer la croissance en mobilité sociale.
Après le
temps des infrastructures et celui de la solidarité vient donc peut-être le
temps de la puissance productive. Et c’est ici que Singapour retrouve toute sa
pertinence. Le véritable enseignement n’est plus de vouloir lui ressembler,
mais de comprendre comment un pays construit sa compétitivité à partir de son
capital humain, de sa productivité, de ses institutions et de son innovation.
La Côte
d’Ivoire possède ses propres atouts. Une agriculture puissante, des ressources
naturelles, une position géographique stratégique, des infrastructures
importantes, un secteur privé en développement et une population jeune. Sa
prochaine étape pourrait donc être moins celle de l’imitation que celle de la
construction de son propre modèle.L’émergence était une promesse de rattrapage.
La solidarité fut une promesse d’inclusion. La Grande Côte d’Ivoire porte
désormais une promesse de transformation.
LE TEMPS DES
PROGRAMMES PASSE, LES INSTITUTIONS DEMEURENT
L’Histoire
dira si l’émergence, la Côte d’Ivoire solidaire et la Grande Côte d’Ivoire
auront été trois concepts successifs ou les trois étapes cohérentes d’une même
transformation nationale. Mais au-delà des infrastructures, des statistiques et
des programmes, une autre question finira par s’imposer. Qu’aurons-nous
construit qui puisse continuer à fonctionner lorsque les hommes qui ont porté
ces ambitions auront quitté le pouvoir ?
Car le
développement atteint sa maturité lorsqu’il cesse de dépendre uniquement de la
volonté d’un dirigeant ou d’une génération. Les routes peuvent traverser le
territoire, les usines transformer les matières premières et la croissance
atteindre des niveaux élevés. Mais la véritable puissance d’une nation repose
aussi sur des institutions capables de garantir la continuité de l’État, la
qualité de l’administration, la sécurité juridique, la transmission des
responsabilités et la préservation des acquis.
Singapour
fut une référence parce qu’il représentait la transformation rapide.
L’émergence fut une ambition de rattrapage. La solidarité voulut donner
davantage de contenu humain à la croissance. La Grande Côte d’Ivoire pourrait
trouver sa dimension historique si elle parvient à réunir ces trois exigences
et à leur ajouter celle qui traverse les générations, la solidité
institutionnelle.
Un jour, les
slogans disparaîtront des discours. Les plans nationaux de développement
rejoindront les archives. Les présidents passeront, les ministres passeront,
les générations de responsables passeront. La République, elle, devra
continuer.
C’est alors
que se mesurera la réussite véritable. Non seulement au nombre de ponts
construits, mais à la capacité du pays à les entretenir. Non seulement au
nombre d’entreprises créées, mais à la solidité de l’environnement qui leur
permettra de prospérer. Non seulement au nombre de jeunes formés, mais à
l’économie capable de leur offrir un avenir. Non seulement à l’action d’une
génération de dirigeants, mais à la qualité des institutions qu’elle aura
transmises à la suivante.
De Singapour
à la Grande Côte d’Ivoire, le véritable voyage ne consiste donc plus seulement
à rattraper les nations qui ont réussi. Il consiste à bâtir un État
suffisamment solide pour que le progrès survive aux hommes, aux alternances et
aux générations.
Car au bout du
compte, les gouvernements construisent des programmes, les dirigeants impriment
une vision, mais seules les institutions permettent à une nation de transformer
une réussite politique en héritage historique.
Lorsque les
historiens écriront cette période, la question essentielle ne sera peut-être
pas de savoir qui aura construit la Côte d’Ivoire la plus spectaculaire, mais
quelle génération aura laissé à celle qui lui succède une République plus
forte, une économie plus productive et des institutions suffisamment solides
pour poursuivre l’œuvre sans avoir à recommencer l’Histoire.
C’est à
cette condition que la Grande Côte d’Ivoire cessera d’être seulement le nom
d’une ambition pour devenir l’héritage durable d’une République.
Noëlle Rabe

