DÉTROIT D’ORMUZ :LE VERROU ÉNERGÉTIQUE QUI FAIT TREMBLER L’ÉCONOMIE MONDIALE
Le détroit d’Ormuz revient au centre des préoccupations
géopolitiques mondiales. Entre tensions autour de l’Iran, sanctions américaines
et efforts diplomatiques destinés à sécuriser cette voie maritime stratégique,
ce passage reliant le golfe Persique à la mer d’Arabie dépasse largement le
cadre d’une confrontation régionale. À travers Ormuz se joue une partie de la
sécurité énergétique mondiale et, par ricochet, l’évolution du prix du pétrole,
du transport maritime et de l’inflation jusque dans les économies africaines.
La géographie explique cette importance exceptionnelle.
Ormuz constitue un passage essentiel permettant notamment aux grandes
puissances pétrolières du Golfe d’accéder aux marchés mondiaux. Toute
perturbation durable de la navigation peut provoquer une réaction immédiate des
marchés énergétiques. Les investisseurs surveillent donc non seulement les
volumes effectivement perturbés, mais aussi le risque d’escalade, les capacités
militaires présentes dans la région et les perspectives diplomatiques.
Pour l’Iran, le détroit représente un enjeu économique,
sécuritaire et stratégique. Pour les États-Unis et leurs partenaires, la
liberté de navigation constitue un objectif majeur. Autour de cette étroite
voie maritime se superposent ainsi les intérêts de Téhéran, Washington, des
monarchies du Golfe et des grandes économies dépendantes des approvisionnements
énergétiques internationaux. Une crise géographiquement limitée peut dès lors
produire des conséquences planétaires.
Le premier risque concerne le pétrole. Une réduction
significative des flux ou simplement une augmentation durable du risque
géopolitique peut exercer une pression sur les cours. Mais l’impact peut
rapidement dépasser le prix du baril. Assurances maritimes, primes de risque,
disponibilité des navires, itinéraires et coûts du fret sont également
susceptibles d’être affectés. Une crise énergétique peut alors progressivement
devenir une crise logistique et inflationniste.
L’Afrique est directement concernée. De nombreux pays du
continent importent carburants, équipements industriels, véhicules,
médicaments, produits alimentaires et biens manufacturés. Une augmentation
simultanée du pétrole et du fret maritime peut se transmettre aux coûts de
transport, puis aux prix payés par les consommateurs. Une crise à Ormuz peut
ainsi finir par se retrouver dans le prix d’un déplacement ou d’une marchandise
vendue à plusieurs milliers de kilomètres du Golfe.
La Côte d’Ivoire n’échappe pas à cette équation. Malgré le
développement de ses ressources énergétiques, son économie reste profondément
intégrée au commerce mondial. Les ports d’Abidjan et de San Pedro, les
transporteurs, les importateurs et les industriels évoluent dans un système où
le coût de l’énergie et celui du fret sont déterminants. Une crise internationale
prolongée pourrait donc se répercuter sur les coûts logistiques des entreprises
et, indirectement, sur le pouvoir d’achat des ménages.
L’enjeu est également financier. Lorsque les tensions
géopolitiques augmentent, les investisseurs recherchent souvent davantage de
sécurité. Dollar, or, obligations et marchés énergétiques peuvent alors
connaître des mouvements importants. Certaines économies émergentes subissent
ainsi les conséquences financières de crises qu’elles n’ont pas provoquées.
C’est l’un des paradoxes de la mondialisation : les conflits restent
géographiquement localisés, mais leurs effets économiques traversent les
frontières presque instantanément.
Cette situation rappelle surtout la nécessité pour l’Afrique
d’accélérer sa souveraineté énergétique. Le continent dispose de pétrole, de
gaz, d’hydroélectricité, de soleil, de vent et d’importantes ressources
nécessaires à la transition énergétique. Pourtant, plusieurs économies
africaines restent fortement exposées aux fluctuations internationales.
Produire davantage d’énergie, renforcer les capacités de transformation,
diversifier les approvisionnements et développer les interconnexions régionales
constituent désormais des enjeux de souveraineté.
Pour les grandes puissances, Ormuz est un dossier militaire
et diplomatique. Pour les marchés, c’est un baromètre du risque énergétique.
Pour l’Afrique, il devrait surtout constituer une leçon stratégique. Une
économie trop dépendante de chaînes d’approvisionnement extérieures peut payer
très cher une crise qu’elle n’a ni provoquée ni les moyens de contrôler.
Le détroit d’Ormuz n’est donc pas seulement une étroite
bande d’eau entre l’Iran et la péninsule Arabique. Il constitue l’un des points
névralgiques où se rencontrent pétrole, commerce maritime, puissance militaire,
diplomatie et inflation. Lorsqu’Ormuz se tend, ce ne sont pas seulement les
producteurs de pétrole qui retiennent leur souffle. C’est une partie de
l’économie mondiale qui entre en zone de turbulences.
Noëlle Rabe

