ORPAILLAGE ILLÉGAL : ET SI NOUS ÉTIONS AUSSI RESPONSABLES DE CE QUE NOUS LAISSONS DÉTRUIRE ?
La polémique sur
l’orpaillage illégal secoue la Côte d’Ivoire et les accusations se multiplient.
On interpelle le gouvernement, les autorités locales, les exploitants
clandestins et les réseaux qui gravitent autour de cette économie souterraine.
Mais au milieu de cette indignation nationale, une question plus inconfortable
mérite d’être posée. Et nous, citoyens, quelle est notre part de responsabilité
dans ce que nous laissons faire à notre propre pays ?
Les opérations conduites
ces dernières années montrent l’ampleur du problème. Des milliers de sites ont
été déguerpis, des personnes interpellées et du matériel neutralisé. Pourtant,
le phénomène persiste dans plusieurs régions. Cela signifie que la répression,
aussi nécessaire soit-elle, ne suffit pas et que l’économie clandestine de l’or
conserve une capacité de renouvellement qui doit interpeller toute la nation.
Quel genre de peuple
voulons-nous être ?
Nos terres
nourrissent nos familles, nos rivières alimentent nos villages et nos forêts
constituent un patrimoine que nous devons transmettre. Pourtant, dans certaines
zones, la recherche de l’or transforme progressivement ce patrimoine en espaces
dégradés. Comment dénoncer cette destruction tout en acceptant parfois que des
terres soient mises à disposition d’exploitations clandestines en échange de
bénéfices immédiats ? La responsabilité première de faire respecter la loi
appartient à l’État, mais une nation se protège aussi par la vigilance de ses
citoyens.
L’étranger ne peut
pas devenir l’unique explication
La présence
d’étrangers parmi certaines personnes interpellées ne doit pas conduire à
transformer le débat en accusation collective contre des nationalités. Une
économie clandestine durable suppose des terres, des équipements, du carburant,
des transports, des acheteurs et des relais. Le véritable adversaire n’est donc
pas une nationalité. Le véritable adversaire est le système clandestin qui
transforme nos ressources naturelles en profits privés au détriment de
l’intérêt collectif.
Après les forêts, nos
terres et nos rivières ?
La Côte d’Ivoire
connaît depuis plusieurs décennies une forte pression sur son patrimoine
forestier. Cette expérience devrait servir d’avertissement. Nous ne pouvons pas
reproduire avec nos cours d’eau et nos terres agricoles les erreurs commises
avec nos forêts. Une forêt détruite met des années à retrouver son équilibre,
une rivière dégradée peut compromettre la vie de plusieurs communautés et une
terre agricole détériorée peut priver durablement une famille de son outil de
production. L’or extrait aujourd’hui peut être vendu immédiatement. Mais les
dégâts environnementaux, eux, peuvent rester pendant des décennies. Nous ne
pouvons pas échanger un patrimoine durable contre une richesse éphémère.
À qui profite
réellement l’or ?
Lorsqu’un site
clandestin est démantelé, l’opinion voit les travailleurs, les machines et les
excavations. Mais derrière chaque gramme d’or existe une chaîne économique. Qui
finance les équipements ? Qui fournit le matériel ? Qui organise les transports
? Qui achète la production ? Où l’or est-il revendu ? Comment les bénéfices
sont-ils répartis ?Si nous voulons gagner cette bataille, il faut remonter
cette chaîne jusqu’au bout. Arrêter uniquement celui qui creuse sans rechercher
celui qui finance et celui qui achète revient à couper les branches tout en
laissant les racines intactes.
L’État doit agir, les
communautés aussi
Le gouvernement porte
une responsabilité majeure. L’État dispose de la force publique, de
l’administration territoriale, de la justice et des instruments réglementaires
nécessaires pour combattre le phénomène. Il doit donc obtenir des résultats et
rendre compte. Mais les communautés locales doivent également prendre leurs
responsabilités. Toute personne qui facilite sciemment une exploitation
clandestine, finance son fonctionnement ou alimente son commerce participe au
problème, sous réserve naturellement que les faits soient établis.La
responsabilité doit être recherchée à tous les niveaux, sans généralisation,
sans accusation gratuite et sans protection particulière.
Deux décisions pour
changer la bataille
La première consiste
à faire de chaque démantèlement le point de départ d’une enquête financière.
Lorsqu’un site est découvert, il faut rechercher systématiquement les
propriétaires des équipements, les financeurs, les fournisseurs, les
transporteurs et les acheteurs. La lutte doit désormais passer du trou creusé
dans la terre aux circuits financiers et commerciaux qui rendent cette activité
rentable. La deuxième consiste à responsabiliser les communautés tout en
développant des alternatives économiques crédibles. Les populations des zones
aurifères doivent pouvoir accéder davantage à des activités minières légales et
encadrées, à des coopératives, à l’agriculture modernisée et à des programmes
de reconversion. Fermer une exploitation clandestine sans traiter les
motivations économiques qui l’alimentent risque simplement de déplacer le
problème.
Peut-être
tolérons-nous trop
La formule dérange,
mais elle oblige à regarder nos contradictions. Nous voulons des routes, des
écoles, des hôpitaux et des emplois. Nous demandons à l’État de protéger nos
ressources. Cette exigence doit s’accompagner d’une responsabilité citoyenne,
celle de refuser les compromissions lorsque l’intérêt collectif est menacé. Il
ne faut donc pas opposer la responsabilité du gouvernement à celle des
citoyens. L’État doit faire respecter la loi et les citoyens doivent contribuer
à protéger le patrimoine commun. La lutte contre l’orpaillage clandestin ne
sera gagnée que lorsque ces deux responsabilités se rencontreront.
Quel pays
laisserons-nous à nos enfants ?
La Côte d’Ivoire ne
peut pas découvrir la valeur de ses ressources naturelles seulement après les
avoir perdues. Elle a besoin de l’or, des investissements miniers, des emplois
et des recettes générées par une exploitation légale. Mais elle a tout autant
besoin de terres fertiles, de forêts protégées et d’eau. Le gouvernement doit
renforcer la répression et la traçabilité. La justice doit remonter jusqu’aux
commanditaires lorsque les preuves existent. Les autorités locales doivent
assumer leurs responsabilités. Les populations doivent protéger leurs terres et
les acteurs de la filière doivent garantir la légalité de l’or commercialisé. Car
derrière l’orpaillage se pose finalement une question beaucoup plus grande.
Quel pays voulons-nous transmettre à nos enfants ? Une Côte d’Ivoire qui leur
racontera qu’elle possédait autrefois des forêts, des rivières et des terres
fertiles, ou une nation qui aura compris à temps que le développement consiste
aussi à préserver ce qui ne pourra jamais être remplacé ?
L’or peut enrichir
une génération. La terre et l’eau doivent faire vivre toutes les suivantes.

