Intelligence artificielle en Côte d’Ivoire : Derrière la révolution technologique, la grande bataille de l’emploi
L’intelligence artificielle n’est plus une technologie
lointaine réservée aux grandes puissances numériques. Elle entre
progressivement dans les entreprises, les administrations, les banques, les
médias, les écoles et la vie quotidienne. En Côte d’Ivoire, les pouvoirs
publics affichent désormais leur volonté d’en faire un instrument de
transformation économique et sociale. Mais derrière les promesses de
modernisation se profile une question autrement plus urgente. Que deviendront
les emplois ivoiriens lorsque les machines pourront accomplir en quelques
secondes une partie des tâches réalisées aujourd’hui par des milliers de
travailleurs ?
Le Premier ministre Robert Beugré Mambé a réaffirmé le 10
septembre l’ambition du gouvernement d’adapter et d’utiliser l’intelligence
artificielle au service du développement. Cette orientation marque une
évolution importante. La question n’est plus de savoir si l’IA arrivera en Côte
d’Ivoire, mais à quelle vitesse elle transformera l’économie et surtout si le
pays disposera des compétences nécessaires pour en tirer profit plutôt que d’en
subir les conséquences.
Les premiers secteurs concernés sont faciles à identifier.
Banques, assurances, télécommunications, centres d’appels, comptabilité,
commerce, médias, services administratifs et professions juridiques utilisent
déjà des tâches fortement numérisables. Analyse de documents, rédaction de
courriers, traitement de données, assistance clientèle, traduction, recherche
d’informations ou production de contenus peuvent désormais être partiellement
automatisés. Cela ne signifie pas nécessairement la disparition immédiate de
ces métiers, mais leur contenu pourrait profondément changer.
Le danger serait toutefois de réduire le débat à une
confrontation entre l’homme et la machine. L’intelligence artificielle peut
supprimer certaines tâches tout en faisant apparaître de nouveaux besoins.
Développeurs, spécialistes des données, experts en cybersécurité, ingénieurs
cloud, techniciens numériques, responsables de systèmes automatisés, formateurs
et spécialistes de l’intégration de l’IA pourraient devenir davantage
recherchés. L’enjeu sera donc moins de protéger chaque métier dans sa forme
actuelle que de préparer les travailleurs aux métiers qui se transforment et à
ceux qui émergent.
Cette mutation place directement l’école et l’université
devant leurs responsabilités. Former des milliers de jeunes à des compétences
susceptibles d’être rapidement automatisées sans leur apprendre à utiliser les
nouveaux outils serait une erreur stratégique. L’apprentissage du numérique, de
l’analyse des données, de la programmation, mais aussi de la créativité, du
raisonnement critique et de la résolution de problèmes devrait progressivement
occuper une place plus importante dans les formations. L’objectif ne doit pas
seulement être de produire des utilisateurs de technologies étrangères, mais de
faire émerger des compétences ivoiriennes capables de concevoir des solutions
adaptées aux réalités locales.
L’administration publique constitue elle aussi un immense
terrain d’application. L’IA pourrait accélérer le traitement de certains
dossiers, simplifier les démarches, améliorer l’exploitation des données
publiques et réduire les délais administratifs. Dans la santé, elle peut
contribuer à l’aide au diagnostic et à l’organisation des services. Dans
l’agriculture, elle peut améliorer les prévisions, la surveillance des cultures
et l’accès à l’information. Dans les transports et la logistique, elle peut
optimiser les itinéraires, anticiper les besoins et améliorer la gestion des
flux.
Mais cette transformation comporte également des risques.
Protection des données personnelles, cybersécurité, décisions automatisées,
erreurs algorithmiques, dépendance technologique et diffusion de fausses
informations devront être encadrées. Une administration ou une entreprise qui
confie davantage de décisions aux algorithmes doit pouvoir expliquer comment
ces décisions sont prises et déterminer clairement qui reste responsable
lorsqu’une machine se trompe.
Une autre bataille se dessine, celle de la souveraineté
numérique. Si les entreprises ivoiriennes utilisent exclusivement des
technologies, infrastructures et données contrôlées depuis l’étranger, le pays
pourra bénéficier de l’intelligence artificielle sans véritablement maîtriser
sa révolution numérique. La Côte d’Ivoire devra donc encourager ses start-up,
ses chercheurs, ses ingénieurs et ses entreprises technologiques, développer
des infrastructures numériques solides et favoriser des solutions tenant compte
des langues, des réalités économiques et des besoins africains.
Le défi est d’autant plus important que la Côte d’Ivoire
possède une population jeune et un marché du travail déjà soumis à une forte
pression. Chaque année, de nouveaux diplômés cherchent leur place dans
l’économie. L’intelligence artificielle peut devenir un formidable accélérateur
de productivité et d’entrepreneuriat, mais elle pourrait aussi accentuer les
difficultés d’insertion si la formation professionnelle ne suit pas
suffisamment rapidement l’évolution technologique.
La grande question n’est donc pas de savoir s’il faut
accepter ou refuser l’intelligence artificielle. Elle est déjà là. La véritable
bataille consiste à savoir qui saura l’utiliser, qui sera formé, quelles
entreprises en bénéficieront et comment les gains de productivité seront
transformés en nouvelles activités et en nouveaux emplois.
La Côte d’Ivoire a l’occasion de prendre une longueur
d’avance. Mais le succès ne se mesurera pas au nombre de conférences organisées
sur l’intelligence artificielle. Il se mesurera au nombre de jeunes formés,
d’entreprises ivoiriennes créées, de services publics améliorés et d’emplois
transformés plutôt que détruits. Car derrière la révolution technologique, le
véritable enjeu reste humain.
Jean Baptiste Angaman

