TRIBUNE / APRÈS LES HOMMES, LA RÉPUBLIQUE
Pour les Ivoiriens, ce moment dépassait la disparition d’un
Président. Une génération entière avait grandi avec un même Chef de l’État,
dans un pays dont la stabilité avait longtemps constitué l’un des repères en
Afrique de l’Ouest. La Constitution apportait une réponse à la vacance du
pouvoir. Mais l’Histoire allait poser une question plus profonde. Comment un
pays assure-t-il sa continuité lorsqu’une même personnalité a occupé aussi
longtemps le centre de sa vie politique ?
Les années suivantes furent traversées par des rivalités
politiques, des controverses autour de la nationalité et des conditions
d’éligibilité, le coup d’État de décembre 1999, la crise politico-militaire
ouverte en septembre 2002, la division de fait du territoire puis la crise
postélectorale de 2010-2011. Ces épisodes ont leurs contextes, leurs acteurs et
leurs responsabilités propres. Il serait réducteur de tracer entre eux une
causalité unique. Mais notre pays ne peut traverser de telles épreuves sans en
tirer une leçon pour l’avenir.
Cette leçon tient en une interrogation simple. Comment faire
en sorte que jamais plus le changement d’un homme à la tête de l’État ne
devienne une inquiétude pour le destin de toute la Côte d’Ivoire ?
La réponse concerne nos règles communes, nos partis
politiques, l’ouverture des responsabilités, les conditions de la compétition
électorale et la continuité de l’administration. Elle suppose surtout
d’accepter que l’État appartienne toujours à la Nation, jamais à ceux qui l’exercent
momentanément. Une République solide doit pouvoir changer de dirigeants sans
paralyser l’administration, inquiéter les citoyens ou remettre en cause la
continuité de l’État.
La véritable force d’un État commence lorsque son avenir ne
dépend plus du destin d’un seul homme.
LES HOMMES PASSENT, L’ÉTAT DEMEURE
En Côte d’Ivoire, notre débat politique reste souvent
traversé par les mêmes interrogations. Qui viendra après qui ? Qui sera le
dauphin ? Qui sera l’héritier ? Ces questions peuvent exister dans les
états-majors politiques. Elles ne peuvent devenir l’horizon de la Nation.
Notre pays est plus vaste que ses partis, plus durable que
ses majorités et plus important que les ambitions de ceux qui aspirent à le
gouverner. De Yamoussoukro à Abidjan, de Korhogo à San Pedro, de Man à
Bondoukou, de Daloa à Bouaké, les citoyens doivent pouvoir regarder une
échéance politique sans se demander si leur avenir, leur sécurité ou leur place
dans la Nation dépendront du camp qui l’emportera. Voilà aussi ce que signifie
faire Nation.
Dans une démocratie, l’avenir ne devrait pas s’organiser
autour d’un nom, mais autour de règles suffisamment solides pour s’appliquer à
tous. Cela signifie un État respecté, une administration au service de tous
quelles que soient les majorités, des règles électorales connues et des partis
capables d’organiser démocratiquement leur vie interne.
Au-dessus de tout demeure un principe fondamental. La
souveraineté appartient au peuple. Elle ne se transmet donc pas d’un homme à un
autre. Elle appartient aux Ivoiriens et doit s’exercer dans le cadre de la
République.
CE QUE 1993 PEUT NOUS ENSEIGNER
Regarder 1993 ne signifie ni rechercher un coupable ni faire
de cette seule année l’origine des crises ultérieures. Il s’agit de regarder
avec lucidité un moment charnière de notre histoire nationale. La Côte d’Ivoire
d’Houphouët-Boigny avait fait de la paix une référence politique et du dialogue
un principe constamment invoqué dans la conduite des affaires publiques. Sa
disparition ouvrait nécessairement une période nouvelle.
La Constitution organisait la continuité de l’État. Mais les
années suivantes allaient montrer qu’un texte juridique, aussi indispensable
soit-il, ne suffit pas à lui seul à construire durablement la confiance
politique. Encore faut-il que les règles soient stables, que chacun puisse s’y
reconnaître et que la compétition pour le pouvoir puisse s’achever sans que la
Nation en sorte profondément divisée.
Une Constitution peut régler la vacance du pouvoir. Seule
une culture républicaine permet aux changements politiques de devenir des moments
ordinaires de la démocratie.
TIRER LES LEÇONS SANS ROUVRIR LES BLESSURES
Le 24 décembre 1999, la Côte d’Ivoire connut son premier
coup d’État militaire depuis l’indépendance. En septembre 2002, une nouvelle
crise ouvrit plusieurs années de division de fait du territoire. Des familles
furent séparées, des administrations désorganisées et la confiance nationale
profondément éprouvée. Puis vint la crise postélectorale de 2010-2011.
Notre pays connaît donc le prix des fractures politiques. Il
sait ce que signifie voir une compétition pour le pouvoir déborder du cadre
politique pour atteindre la vie quotidienne des populations. Il sait aussi
combien il est difficile de reconstruire la confiance une fois qu’elle a été
brisée. Notre responsabilité n’est pas de rouvrir ces blessures, mais
d’empêcher qu’elles deviennent l’héritage des générations futures.
Les désaccords sur une candidature doivent pouvoir être
réglés par le droit et les contestations électorales trouver une réponse dans
le cadre républicain. Gagner une élection ne doit pas conduire à considérer
l’État comme la propriété d’un camp. Perdre une élection ne doit jamais
signifier être exclu de la communauté nationale.
La démocratie commence véritablement lorsque la victoire des
uns n’est plus vécue comme la
disparition des autres. Une démocratie devient adulte lorsque l’alternance
cesse d’être une menace et devient simplement une possibilité de la République.
Pour la Côte d’Ivoire, cette exigence n’est pas théorique. Elle est le produit
de notre propre histoire.
OUVRIR LE CHOIX
L’enjeu n’est pas de choisir aujourd’hui celui qui devra
gouverner demain. Il est de permettre à plusieurs compétences d’émerger et de
se confronter démocratiquement. Cela suppose que nos partis deviennent
davantage des écoles de démocratie, qu’ils organisent la compétition interne,
acceptent la contradiction sans la confondre avec la trahison et puissent
changer de dirigeants sans se fracturer. Cela suppose également d’ouvrir les
responsabilités aux femmes, aux jeunes générations et aux compétences venues de
l’administration, du secteur privé, de nos régions, de nos universités et de la
société civile. La Côte d’Ivoire ne manque ni de talents ni de compétences.
Elle doit créer les conditions leur permettant de servir la Nation au-delà des
appartenances, des générations et des fidélités politiques. Il ne s’agit pas de
fabriquer un dauphin. Il s’agit d’ouvrir le choix. Aucun parti, aucun
dirigeant, aucune génération ne devrait pouvoir décider seul de l’avenir
politique de la Nation.
Voilà pourquoi la question laissée par un dirigeant à
l’Histoire ne devrait pas seulement être « Qui viendra après moi ? », mais «
Quelle Côte d’Ivoire laisserai-je après moi ? » Non pas le destin d’un homme,
mais celui du pays. La maturité d’une République se mesure aussi à sa capacité
à changer de dirigeants sans changer de destin.
LES INFRASTRUCTURES DE LA DÉMOCRATIE
Depuis plusieurs années, la Côte d’Ivoire construit. Routes,
ponts, échangeurs, universités, hôpitaux et équipements publics transforment
progressivement le visage du pays. Ces réalisations comptent. Mais une Nation
ne repose pas seulement sur les ouvrages que l’on peut voir et inaugurer.
Nous savons construire les infrastructures du développement.
Nous devons consolider avec la même ambition les infrastructures de la
démocratie.
Une administration qui continue de servir lorsque les
majorités changent. Une justice dont l’autorité ne dépend pas du calendrier politique.
Des élections qui inspirent confiance. Des règles qui s’appliquent à tous. Des
partis capables de vivre leurs débats sans se fracturer. Des citoyens qui n’ont
pas à craindre une échéance électorale.
Ces constructions ne se photographient pas toujours et ne
s’inaugurent pas avec un ruban. Pourtant, elles sont essentielles à la
stabilité du pays. Car un pont rapproche deux rives. Une République solide doit
rapprocher durablement les Ivoiriens.
L’EXPÉRIENCE SANS LA TUTELLE
La culture ivoirienne accorde une place importante à
l’expérience, à la parole des anciens et à la transmission. Quitter les
responsabilités ne signifie donc pas cesser de servir. Un ancien Président, un
ancien ministre, un ancien parlementaire, un diplomate ou un haut fonctionnaire
peut continuer à conseiller, transmettre son expérience et contribuer à la vie
nationale.
Mais le respect des anciens ne doit pas empêcher l’autonomie
de ceux auxquels les responsabilités sont confiées. Il existe une frontière
essentielle entre éclairer une décision et décider à la place des autres. Les
anciens éclairent. Ceux qui gouvernent assument. L’État garantit. Et le peuple
choisit. L’expérience doit être une ressource pour la Côte d’Ivoire, jamais un
pouvoir parallèle. Servir l’État, c’est aussi accepter qu’il continue sans
nous.
CE QUE L’HISTOIRE RETIENDRA
De Félix Houphouët-Boigny à aujourd’hui, plusieurs
générations d’Ivoiriens ont connu le parti unique, le retour au multipartisme,
le coup d’État, la rébellion, la division du territoire, la crise
postélectorale, puis le retour progressif à la stabilité. Cette histoire doit
désormais nous servir, non pour désigner éternellement des coupables ou
transmettre les rancœurs, mais pour construire une République dans laquelle
aucune échéance électorale ne puisse à nouveau mettre en danger la paix
nationale.
Notre génération ne sera pas seulement jugée sur ses routes,
ses ponts, ses écoles ou ses performances économiques. Elle le sera aussi sur
la qualité de la République qu’elle aura laissée et sur sa capacité à permettre
aux Ivoiriens de continuer à vivre ensemble quelles que soient leurs opinions
politiques.
Notre ambition collective doit être que l’on puisse être du
Nord ou du Sud, de l’Est ou de l’Ouest, du Centre ou du littoral, appartenir à
la majorité ou à l’opposition, sans jamais avoir à choisir entre son camp et sa
Nation. Les hommes passent. Les générations se succèdent. Les majorités
changent. Mais la Côte d’Ivoire doit demeurer. Et lorsque viendra le temps de
passer le témoin, une question devra compter davantage que toutes les autres. La
Côte d’Ivoire est-elle plus unie et la République plus forte après nous
qu’avant nous ? Car la grandeur d’un homme d’État ne se mesure pas seulement à la
place qu’il occupe dans l’Histoire, mais aussi à la liberté qu’il laisse à son
pays d’écrire la suite. Transmettre la République, pas le pouvoir.
Président du Mouvement des Forces d’Avenir (MFA)

