Succession au RHDP : De la responsabilité et de la discipline
La politique est faite d’ambitions. Celles-ci sont légitimes
lorsqu’elles s’inscrivent dans une vision, un idéal et une cause collective.
Mais dans une grande famille politique, l’ambition ne saurait se substituer à
la discipline, pas plus que l’impatience ne peut dicter le rythme de
l’histoire.
Depuis quelque temps, la question de la succession du
Président Alassane Ouattara s’invite progressivement dans le débat politique.
Les noms circulent, les hypothèses se multiplient, les positionnements
s’affirment et, déjà, certains se projettent vers demain comme si aujourd’hui
appartenait au passé. Pourtant, une question essentielle s’impose avec clarté.
Pourquoi vouloir
brûler les étapes ?
Le Président Alassane Ouattara est en fonction. Il assume
pleinement ses responsabilités et demeure une référence centrale, un pilier de
stabilité et un repère pour sa famille politique. Dans ce contexte, ouvrir
prématurément une bataille de succession serait non seulement une erreur
politique, mais surtout une menace pour la cohésion du RHDP, force construite
sur l’unité et la discipline.
Dans toute formation politique sérieuse appelée à gouverner
durablement, il est normal que des femmes et des hommes nourrissent des
ambitions. C’est même le signe d’un parti vivant, riche en compétences et
tourné vers l’avenir. Mais toute ambition ne constitue pas une légitimité
immédiate. Il existe une différence fondamentale entre se préparer à servir et
s’organiser pour hériter.
La première démarche est noble, responsable et constructive.
La seconde devient problématique lorsqu’elle devance les règles, les instances
et le temps politique. Aucun responsable ne devrait imposer son propre calendrier
à son parti. Aucune ambition individuelle ne devrait primer sur l’unité
collective. Et aucune succession ne devrait se jouer en dehors des cadres
institutionnels prévus à cet effet.
La discipline n’est pas une contrainte. Elle est une force.
Elle est ce qui permet à plusieurs ambitions de coexister sans devenir des
rivalités destructrices. Elle protège l’organisation contre les impatiences
individuelles et rappelle à chacun qu’un parti politique ne peut être
durablement gouverné par les ambitions de quelques-uns.
L’histoire politique nous enseigne d’ailleurs une constante.
Les grandes formations ne s’affaiblissent pas uniquement sous les coups de
leurs adversaires. Elles peuvent également se fragiliser de l’intérieur lorsque
la bataille de demain commence à prendre le dessus sur les responsabilités
d’aujourd’hui. Lorsque chacun commence à se positionner, à compter ses
soutiens, à construire ses alliances et à se projeter comme héritier naturel,
une mécanique dangereuse peut s’installer.
La solidarité recule. La méfiance apparaît. Les camarades
deviennent progressivement des concurrents. Les sensibilités se transforment en
camps. Puis les camps deviennent des clans. À cet instant, le débat politique
cesse progressivement de porter sur les idées pour se concentrer sur les
personnes. Pendant ce temps, la base militante observe. Elle s’interroge. Elle
cherche à comprendre. Et parfois, elle finit par se désorienter. Le RHDP ne
peut se permettre un tel glissement.
Une formation politique qui exerce le pouvoir porte une
double responsabilité. Elle doit gouverner efficacement le présent tout en
préparant intelligemment l’avenir. Mais préparer l’avenir ne signifie pas
précipiter la succession. À ceux qui se projettent déjà vers demain, une vérité
simple mérite donc d’être rappelée.
On ne construit pas une légitimité future sans excellence
présente. Le meilleur tremplin vers les responsabilités de demain reste le
travail accompli aujourd’hui. Que chacun assume pleinement sa mission. Que les
ministres servent avec rigueur et efficacité. Que les élus demeurent proches
des populations. Que les responsables politiques renforcent la cohésion de leur
famille. Que les cadres accompagnent la jeunesse. Que les militants défendent
avec conviction leurs valeurs. Que chacun démontre, là où il se trouve, sa
capacité à servir avant de réclamer la possibilité de diriger.
Car c’est dans l’action, la loyauté, la compétence,
l’endurance et surtout la capacité à rassembler que se construit le véritable
leadership. La Côte d’Ivoire de demain ne cherchera pas seulement un nom. Elle
cherchera une stabilité. Elle ne cherchera pas seulement un héritier. Elle
cherchera un bâtisseur. Elle ne cherchera pas seulement un dirigeant. Elle
cherchera un rassembleur. Et surtout, elle aura besoin d’une personnalité
capable de comprendre que la responsabilité suprême n’est jamais une récompense
accordée à une ambition. Elle est une charge confiée à celui ou celle qui doit
porter les espérances d’une Nation entière. Il viendra naturellement un moment
où le RHDP devra réfléchir pleinement à son avenir et à la transmission de son
leadership. Aucun parti politique n’échappe à cette interrogation. Les
générations passent, les responsabilités se transmettent et les organisations
qui durent sont précisément celles qui savent organiser cette transition. Mais
lorsque ce moment viendra, il devra être abordé avec sérénité, responsabilité
et hauteur de vue. Sans précipitation. Sans affrontements internes. Sans
exclusion. Sans calculs prématurés. Sans tentatives d’imposer des destins
individuels à une organisation collective. Les instances devront jouer leur
rôle. Les règles devront être respectées. Les différentes sensibilités devront
être entendues. Et lorsque la décision sera prise conformément aux mécanismes
du parti, chacun devra être suffisamment responsable pour placer l’intérêt
collectif au-dessus de ses préférences personnelles. C’est cela, la maturité
politique. Car la discipline ne consiste pas seulement à soutenir une
organisation lorsque ses décisions correspondent à nos aspirations. Elle se
mesure surtout lorsque nos propres ambitions sont confrontées aux règles
communes. Le Président Alassane Ouattara laissera, lorsque le moment viendra,
un héritage politique, institutionnel et économique considérable. Mais cet
héritage ne devrait jamais devenir l’objet d’une bataille anticipée entre ceux
qui pensent pouvoir le prolonger.
Un héritage politique
n’est pas une propriété
Il appartient à une histoire, à des générations de
militants, à une vision et, lorsqu’il s’agit de l’action d’un chef d’État, à
une partie de l’histoire nationale elle-même. La meilleure manière de respecter
cet héritage aujourd’hui consiste donc à le consolider, à préserver les acquis,
à corriger les insuffisances et à préparer sereinement une nouvelle génération
capable d’affronter les défis qui viennent. L’Afrique politique a trop souvent
connu des successions conflictuelles, des rivalités internes et des guerres
d’héritiers qui finissent par affaiblir les organisations qu’elles prétendaient
servir.La Côte d’Ivoire peut écrire une autre histoire. Une histoire où les
ambitions respectent les institutions. Une histoire où les générations se
préparent sans se combattre. Une histoire où le leadership se mérite avant de
se revendiquer. Une histoire où la loyauté n’interdit pas l’ambition, mais où
l’ambition n’autorise jamais l’indiscipline. Une histoire, enfin, où servir
précède toujours succéder. La véritable modernité politique ne réside pas
uniquement dans les infrastructures, la croissance économique ou les
performances administratives. Elle réside également dans notre capacité à
construire des institutions et des organisations suffisamment solides pour
traverser les générations. C’est précisément là que se jouera une partie de
l’avenir du RHDP. Il faudra préserver son unité tout en préparant son
renouvellement. Encourager l’émergence de nouvelles générations sans fabriquer
prématurément une guerre générationnelle. Permettre aux compétences de
s’affirmer sans transformer chaque réussite individuelle en candidature
implicite. Cet équilibre exige de la sagesse, du sang-froid et un sens élevé de
l’État. À ceux qui veulent servir demain, servez davantage aujourd’hui. À ceux
qui aspirent à diriger, rassemblez avant de revendiquer. À ceux qui pensent
déjà à la succession, respectez le temps politique, les règles et les
institutions du parti. Car le RHDP ne doit jamais devenir un champ de bataille
d’héritiers. Il doit rester une maison politique capable de préparer son avenir
sans sacrifier son présent. L’avenir ne se conquiert pas en brûlant les étapes.
Il se construit dans la patience, le mérite et la responsabilité. Lorsque
viendra réellement le moment du choix, la question essentielle ne sera donc pas
de savoir qui s’est déclaré le premier, qui aura constitué le réseau le plus
bruyant ou qui aura commencé le plus tôt sa course vers le sommet. La véritable
question sera autrement plus importante. Qui pourra rassembler au-delà de son
propre camp, préserver la paix, garantir la stabilité, comprendre les aspirations
d’une nouvelle génération et conduire la Côte d’Ivoire vers une nouvelle étape
de son histoire ? Voilà le débat qui mérite d’être préparé. Mais chaque chose
doit venir en son temps. Car au-dessus des ambitions personnelles se trouve le
parti. Au-dessus du parti se trouvent les institutions de la République. Et
au-dessus des hommes, des stratégies et des calculs de succession demeure une
exigence supérieure qui traverse les générations : La Côte d’Ivoire.
Noëlle Rabe

