PND 2026 -2030 : Les milliards annoncés peuvent-ils réellement transformer le quotidien des Ivoiriens ?
Avec près de 114
838,5 milliards de FCFA d’investissements projetés sur cinq ans, le Plan
national de développement 2026 -2030 place la Côte d’Ivoire devant l’une des
plus importantes ambitions économiques de son histoire récente. Mais derrière
l’ampleur des chiffres se trouve une question beaucoup plus concrète. Cette
puissance d’investissement peut-elle réellement changer la vie quotidienne des
Ivoiriens ?
C’est là que commence
le véritable décryptage.
Car une économie ne
se juge pas uniquement à la hauteur de ses investissements, à son taux de
croissance ou à la multiplication de ses infrastructures. Elle se mesure
également à ce que ressent une famille lorsqu’elle fait son marché, à la
possibilité pour un jeune de trouver un emploi stable, à la capacité d’une PME
d’obtenir un financement, à l’accès aux soins, à l’école, à l’électricité, au
logement et aux transports. Le défi du PND 2026 -2030 sera donc moins
d’annoncer des milliards que de les transformer en progrès perceptible. 114 838
milliards de FCFA, mais pour quelle transformation ? Le PND 2026 -2030 prévoit
un volume global d’investissements de 114 838,5 milliards de FCFA. Le choix
stratégique est particulièrement significatif puisque 70,2 % de cet
investissement doit provenir du secteur privé, contre 29,8 % pour le secteur
public.
Cela signifie que
l’État ne pourra pas porter seul la transformation annoncée.
Le pari ivoirien
consiste désormais à créer suffisamment de confiance, de stabilité,
d’infrastructures et de visibilité économique pour convaincre les entreprises
ivoiriennes et internationales d’investir massivement. Cette orientation change
la nature même du défi. Il ne suffit plus de mobiliser des financements
publics. Il faut créer un environnement dans lequel l’investissement privé
devient une véritable machine à produire des entreprises, de la valeur ajoutée,
des emplois et des revenus .Le PND
repose ainsi sur plusieurs priorités allant de la paix et de la stabilité à
l’agriculture et à l’agro industrie, en passant par l’industrialisation, le
capital humain, les infrastructures et la gouvernance.
Une croissance de 7,2
%, mais la croissance de qui ?
L’objectif affiché
est ambitieux. Le gouvernement table sur une croissance économique moyenne de 7,2
% par an entre 2026 et 2030. Sur le papier, la trajectoire est impressionnante.
Mais le véritable enjeu politique, économique et social réside dans la
diffusion de cette croissance. Une croissance nationale peut être forte sans
être ressentie avec la même intensité par toutes les catégories de la
population. C’est précisément ici que le PND sera attendu. La croissance
devient réellement sociale lorsqu’elle entre dans le portefeuille du citoyen. Lorsqu’un
jeune diplômé trouve un emploi, lorsqu’un artisan accède au crédit, lorsqu’une
commerçante développe son activité, lorsqu’un agriculteur vend mieux sa
production ou lorsqu’une famille améliore durablement son niveau de vie, les
statistiques économiques prennent alors une traduction humaine. Le débat des
prochaines années ne devrait donc plus porter uniquement sur la question de
savoir combien la Côte d’Ivoire produit, mais également sur une interrogation
essentielle. Combien d’Ivoiriens profitent réellement de cette création de
richesse ?
L’emploi, premier
test grandeur nature
C’est probablement
sur l’emploi que le PND sera le plus directement évalué par la population. Les
objectifs annoncés prévoient une augmentation significative du nombre de
personnes en emploi ainsi qu’une progression importante des emplois formels à
l’horizon 2030. L’ambition est considérable. Mais créer un emploi ne signifie
pas seulement occuper une personne. La qualité de l’emploi compte également. Salaire,
protection sociale, stabilité professionnelle, perspectives de carrière et
productivité détermineront l’impact véritable de cette transformation sur les
ménages. Pour la jeunesse ivoirienne, la réussite du PND pourrait donc se
résumer à une interrogation très simple. La croissance économique produira t
elle suffisamment d’emplois décents pour accompagner l’arrivée de nouvelles
générations sur le marché du travail ?
Transformer davantage
ce que la Côte d’Ivoire produit
Un autre enjeu majeur
concerne la transformation locale. Pendant plusieurs décennies, les économies
africaines ont principalement exporté leurs matières premières avant d’importer
une partie importante des produits transformés issus de ces mêmes ressources. La
Côte d’Ivoire veut accélérer la rupture avec ce modèle. L’objectif est de
transformer davantage sur le territoire national les grandes productions
agricoles, notamment le cacao et la noix de cajou. Cette orientation pourrait
avoir des conséquences considérables. Transformer davantage sur le territoire
signifie potentiellement davantage d’usines, de PME sous-traitantes, de
transport, de logistique, de services, de fiscalité locale, de compétences
techniques et surtout d’emplois. L’enjeu n’est donc plus simplement d’être un
grand pays producteur. La prochaine bataille économique de la Côte d’Ivoire sera
celle de la valeur ajoutée. Produire du cacao est une force. Transformer
davantage le cacao en Côte d’Ivoire pourrait devenir une puissance
industrielle.
La réduction de la
pauvreté comme juge de paix
Parmi les ambitions
majeures du PND figure une réduction substantielle du taux de pauvreté à
l’horizon 2030. Cette ambition dépasse largement la communication économique. Elle
touche directement à la cohésion nationale. Une diminution importante de la
pauvreté signifierait qu’une part considérable de la population aurait
bénéficié concrètement de la croissance économique. Mais cette progression
devra également être territorialement équilibrée. Car le développement ne peut
durablement fonctionner à plusieurs vitesses. Abidjan ne peut pas être le seul
thermomètre de la transformation ivoirienne. Daloa, Korhogo, Bouaké, Man, San
Pedro, Bondoukou, Odienné, Séguéla, Abengourou, Gagnoa et les territoires
ruraux devront eux aussi pouvoir constater les effets de l’investissement
national. Une croissance inclusive suppose donc une géographie plus
équilibrée des opportunités.
Le secteur privé
détient une partie de la clé
Avec plus de 70 % des
investissements attendus du privé, la réussite du PND dépendra fortement de la
capacité de la Côte d’Ivoire à faire émerger un secteur entrepreneurial
puissant.
Cela pose une
question fondamentale. Quelle place sera réservée aux entreprises ivoiriennes ?
Les grandes multinationales peuvent apporter capitaux, technologies et emplois.
Mais une transformation économique durable suppose également l’émergence de
champions nationaux, de PME solides et d’entrepreneurs capables de conquérir
les marchés régionaux. Le véritable succès serait donc que les investissements
du PND produisent non seulement des infrastructures, mais également une
nouvelle génération d’entreprises ivoiriennes compétitives. Le contenu local
devient ici stratégique. Chaque grand chantier devrait idéalement entraîner
autour de lui des transporteurs, des logisticiens, des entreprises du BTP, des
bureaux d’études, des fournisseurs, des sociétés numériques et une multitude de
PME nationales.
Le financement, grand
défi de l’exécution
L’ampleur du
programme implique naturellement des besoins financiers considérables. Cette
stratégie impose une exigence essentielle. Préserver les équilibres
macroéconomiques tout en accélérant les investissements. Autrement dit,
financer aujourd’hui sans compromettre demain. La qualité des projets, leur
rentabilité économique, leur capacité à produire de nouvelles recettes et la
maîtrise de l’endettement seront donc déterminantes. Tous les milliards ne se
valent pas.,Un milliard investi dans une infrastructure productive capable de
générer de l’activité pendant plusieurs décennies n’a pas le même impact
économique qu’une dépense sans effet multiplicateur durable. C’est pourquoi le
débat sur le PND ne doit pas seulement porter sur le volume des
investissements. Il doit également porter sur leur qualité, leur efficacité et
leur capacité à produire durablement de la richesse.
Le citoyen comme
véritable indicateur du PND
À l’horizon 2030, le
succès du PND ne se lira finalement pas seulement dans les rapports économiques.
Il se verra dans les quartiers, les villages, les entreprises et les familles. Le
citoyen ne demandera probablement pas combien de milliers de milliards auront
été programmés. Il regardera plutôt si son enfant trouve un emploi, si son
revenu progresse, si les routes améliorent réellement ses déplacements, si
l’électricité est accessible et fiable, si les services publics gagnent en
efficacité, si son entreprise peut grandir, si son exploitation agricole
devient plus rentable et surtout si son pouvoir d’achat lui permet de vivre
mieux. C’est pourquoi le plus grand défi du PND 2026 -2030 sera celui de la
conversion. Convertir l’investissement en production, la production en emplois,
les emplois en revenus et les revenus en amélioration durable des conditions de
vie.
2030, le rendez-vous
avec les résultats
La Côte d’Ivoire
possède aujourd’hui une ambition économique clairement affichée. Les objectifs
sont élevés et la stratégie entend faire du secteur privé un moteur essentiel
de la transformation. Mais les prochaines années seront celles de l’exécution. Entre
un plan et une transformation nationale existe toujours une variable décisive.
La capacité à réaliser les projets, à contrôler leur efficacité et à faire en
sorte que les fruits de la croissance atteignent le plus grand nombre.
114 838,5 milliards
de FCFA peuvent changer profondément un pays. Mais les milliards ne
transforment pas une nation par leur seule existence. Ce sont leur destination,
leur efficacité et leur capacité à améliorer la vie des citoyens qui font la
différence. Le véritable bilan du PND 2026 -2030 ne sera donc pas seulement
comptable. Il sera humain. Et en 2030, derrière les courbes de croissance et
les tableaux d’investissements, une seule question permettra véritablement de
mesurer le chemin parcouru. Les Ivoiriens vivent-ils mieux qu’en 2026 ?
Noelle Rabe

