24 ans après le 19 septembre 2002 : Sortir définitivement la Côte d’Ivoire du piège identitaire
Le 19
septembre 2002 n’est pas une date ordinaire. C’est le jour où la Côte d’Ivoire
a basculé dans une crise politico-militaire qui allait fracturer son territoire
et ébranler la confiance entre ses citoyens. Vingt-quatre ans plus tard, le
pays s’est relevé et profondément transformé. Mais les infrastructures se
reconstruisent parfois plus vite que la confiance. Une question demeure.
Avons-nous
construit une République où l’origine, le patronyme, la religion ou les
relations politiques ne déterminent plus les chances de réussir ?
C’est
peut-être là que réside la grande leçon de 2002. Une injustice ne se répare pas
par une autre. La réconciliation devient durable lorsque la citoyenneté, le
mérite et l’égalité des chances prennent le pas sur les appartenances. À
l’époque, les questions de nationalité, d’identité et d’éligibilité politique,
ainsi que les accusations de discrimination, s’inscrivaient dans un contexte de
rivalités politiques, de crise institutionnelle et de tensions militaires. Le
pays allait rester divisé pendant plusieurs années avant de traverser d’autres
crises, notamment celle de 2010-2011.
De la
correction des frustrations au sentiment d’un nouveau déséquilibre
Depuis 2011,
les autorités ont engagé des politiques destinées notamment à réduire les
disparités territoriales et à renforcer la présence de l’État sur l’ensemble du
territoire. Dans le même temps, certaines voix ont fait émerger dans le débat
public le sentiment qu’en cherchant à corriger les frustrations anciennes, de nouveaux
déséquilibres auraient pu apparaître dans l’accès aux responsabilités et aux
opportunités. Ce sujet exige de la prudence. Une perception, même répandue, ne
constitue pas une démonstration. Établir l’existence d’un favoritisme régional
ou communautaire nécessiterait des données précises sur les nominations,
l’emploi public, l’administration, les forces de défense et de sécurité ainsi
que l’accès aux opportunités économiques. Le véritable enjeu dépasse donc
l’opposition entre Nord et Sud. Il concerne l’impartialité de l’État et la
confiance de chaque citoyen dans ses institutions.
Ne pas
remplacer une frustration par une autre
Une
République durable ne peut se construire sur la succession des frustrations.
Corriger les injustices du passé ne devrait jamais conduire à en créer de
nouvelles, ni à enfermer les générations présentes dans les fractures héritées
de l’histoire. Le dépassement de la crise ivoirienne passe donc par des
institutions fortes, transparentes et impartiales. L’enjeu n’est plus de savoir
quelle communauté disposerait de davantage de pouvoir, mais de garantir que la
même règle s’applique à tous.
La
République du mérite comme nouvel horizon
Vingt-quatre
ans après le début de la crise, l’égalité réelle des chances pourrait
constituer l’un des grands chantiers de la réconciliation nationale.
Dans
l’administration, les entreprises publiques, les forces de défense et de
sécurité, l’éducation et l’accès aux responsabilités, la compétence,
l’intégrité et l’intérêt général doivent rester les références communes.
La cohésion
nationale passe également par un développement territorial équilibré. De
Korhogo à Daloa, de Bondoukou à Man, de Bouaké à San Pedro, chaque jeune doit
pouvoir envisager son avenir avec la même confiance dans la République.
Passer des
principes aux actes, un pacte républicain pour l’égalité
Les
principes ne suffisent toutefois pas. Ils doivent se traduire dans le
fonctionnement concret des institutions.
Premièrement,
renforcer la transparence des recrutements publics. Des procédures davantage
numérisées, traçables et contrôlables permettraient de consolider la confiance.
Lorsque cela est possible, l’anonymisation des premières étapes de sélection
pourrait également limiter le poids des considérations étrangères aux
compétences.
Deuxièmement,
mieux expliciter les critères de nomination aux hautes fonctions
administratives et aux directions des entreprises publiques. Sans remettre en
cause les prérogatives institutionnelles de nomination, la publication des
parcours, qualifications, expériences et résultats contribuerait à renforcer
une culture de la compétence.
Troisièmement,
créer un baromètre national de l’égalité des chances. Un rapport indépendant
pourrait mesurer régulièrement les disparités territoriales en matière
d’éducation, de santé, d’emploi, d’investissements, d’infrastructures et
d’opportunités économiques. Aux perceptions, la République opposerait ainsi des
données vérifiables.
Quatrièmement,
renforcer les recours contre les discriminations. Tout citoyen estimant avoir
été écarté d’une opportunité publique pour des considérations étrangères à ses
compétences devrait pouvoir accéder à une procédure simple et crédible d’examen
de sa situation.
Cinquièmement,
poursuivre la réduction des inégalités territoriales. L’unité nationale se
construit aussi par la qualité des écoles, des hôpitaux, des routes, des
universités et des opportunités économiques disponibles dans chaque région.
Sixièmement,
renforcer l’éducation civique et la transmission de l’histoire nationale. Les
crises ivoiriennes doivent être enseignées avec rigueur et pluralité afin que
les nouvelles générations en connaissent les leçons sans hériter des
ressentiments de leurs aînés.
Une
Conférence nationale sur l’égalité des chances et la cohésion républicaine
pourrait enfin réunir périodiquement institutions, universitaires, société
civile, jeunesse, secteur privé et représentants des territoires pour mesurer
les progrès accomplis et identifier les déséquilibres persistants.
Faire du 19
septembre une leçon nationale
La mémoire
du 19 septembre 2002 n’appartient à aucun camp ni à aucune communauté. Elle
appartient à l’histoire collective de la Côte d’Ivoire. La relire vingt-quatre
ans plus tard ne signifie pas rouvrir les blessures. Il s’agit de comprendre
comment les frustrations politiques, identitaires et sociales ont pu fragiliser
la confiance nationale et de veiller à ce que les mêmes mécanismes ne se
reproduisent plus. La véritable victoire sur 2002 ne sera donc pas seulement
d’avoir reconstruit des routes, des ponts, des écoles et des villes. Elle sera
le jour où aucun jeune Ivoirien ne se demandera si son nom, son origine ou ses
relations lui ouvrent une porte ou lui en ferment une.
Vingt-quatre
ans après le 19 septembre 2002, voilà le pacte républicain qui reste à
consolider, une Côte d’Ivoire où les origines appartiennent à chacun, mais où
la République appartient à tous.
Noelle Rabe

