L’orpaillage clandestin cause 4500 milliards f cfa de manque à gagner à l’Etat
L’or ivoirien connaît une expansion remarquable. Mais
derrière la progression de l’industrie minière légale prospère une économie
clandestine qui inquiète autant par son ampleur que par ses conséquences
économiques, environnementales et sociales. Le Syndicat des acheteurs et
vendeurs d’or et de diamants de Côte d’Ivoire (SAVOD-CI) vient de remettre
cette question au centre du débat en évoquant un manque à gagner annuel de 4
500 milliards de FCFA pour l’État lié à l’orpaillage clandestin.
Ce montant spectaculaire doit toutefois être considéré avec
prudence. Il s’agit d’une estimation avancée par le SAVOD-CI et non, à ce
stade, du résultat d’un audit public indépendant dont la méthodologie aurait
été rendue publique. Mais au-delà du chiffre, le problème soulevé est
considérable. Une partie de l’or extrait clandestinement échappe aux circuits
officiels, à la fiscalité, aux mécanismes de traçabilité et aux obligations
environnementales. C’est donc toute une économie parallèle qui peut se
développer autour d’une ressource stratégique nationale.
La Côte d’Ivoire a pourtant considérablement renforcé son
dispositif de lutte. Selon les chiffres avancés par le SAVOD-CI, le pays serait
passé d’environ 8 000 sites illégaux en 2022 à moins de 1 000 aujourd’hui,
évolution attribuée notamment aux opérations conduites contre l’orpaillage
clandestin. Des dragues sont régulièrement détruites, des installations
démantelées et des suspects interpellés. Ces résultats témoignent d’une
pression accrue de l’État, mais soulèvent une question essentielle : détruire
les sites suffit-il si les réseaux économiques capables d’acheter, transporter
et écouler clandestinement l’or continuent d’exister ?
Car l’orpaillage clandestin ne se résume pas à quelques
hommes creusant la terre dans des zones reculées. Pour qu’un gramme d’or
extrait illégalement devienne de l’argent, toute une chaîne peut intervenir,
des exploitants aux intermédiaires, en passant par les acheteurs, transporteurs
et circuits de commercialisation. C’est probablement sur cette chaîne de valeur
que devra désormais se déplacer une partie de la bataille. Identifier l’origine
de l’or, contrôler davantage les transactions et renforcer la traçabilité
permettraient de rendre plus difficile l’intégration de la production clandestine
dans les circuits commerciaux.
L’enjeu est également environnemental. L’exploitation
aurifère incontrôlée peut dégrader les terres agricoles, perturber les cours
d’eau et exposer les populations à des substances dangereuses. Le problème
dépasse donc largement les seules recettes fiscales. Lorsqu’un territoire
agricole est durablement endommagé, la collectivité peut perdre simultanément
des terres cultivables, des ressources hydriques et des possibilités de
développement local.
Combattre l’orpaillage clandestin impose cependant de ne pas
confondre exploitation artisanale et exploitation illégale. Une activité
artisanale autorisée, encadrée et soumise aux obligations environnementales
peut participer à l’économie locale et créer des emplois. La formalisation des
artisans constitue donc un autre volet essentiel de la stratégie. Il s’agit non
seulement de fermer les sites clandestins, mais également de créer des
mécanismes permettant aux acteurs nationaux de rejoindre progressivement
l’économie minière légale.
Cette problématique devient d’autant plus stratégique que la
Côte d’Ivoire ambitionne de renforcer son industrie aurifère. Le développement
de nouveaux projets miniers montre le potentiel considérable du sous-sol
national. Pour l’État, l’enjeu n’est donc plus seulement de produire davantage
d’or, mais de s’assurer que cette richesse génère effectivement des recettes
fiscales, des emplois, des marchés pour les entreprises locales et des
investissements durables dans les territoires producteurs.
Le SAVOD-CI annonce désormais la préparation d’un Livre
blanc destiné au gouvernement, avec des propositions pour améliorer notamment
la traçabilité et renforcer l’assainissement du secteur. Cette initiative
pourrait ouvrir une nouvelle étape dans la politique aurifère ivoirienne, celle
du passage d’une stratégie essentiellement centrée sur la destruction des sites
clandestins à une politique intégrant l’ensemble de la chaîne économique de
l’or.
La véritable bataille est celle de la souveraineté sur la
ressource. Produire de l’or ne suffit pas. Encore faut-il savoir combien est
extrait, par qui, dans quelles conditions, à qui il est vendu, par quels
circuits il transite et quelle part de cette richesse revient effectivement à
la collectivité nationale.
Si l’estimation de 4 500 milliards de FCFA avancée par les
professionnels doit encore être documentée et confrontée aux données publiques,
elle remet une question fondamentale au centre du débat. Dans un pays qui veut
accélérer son développement et mobiliser davantage de ressources nationales,
l’or qui échappe au circuit formel représente potentiellement une richesse qui
ne participe pas pleinement au financement du développement.
L’or clandestin n’est donc plus seulement une affaire de
mines. C’est désormais une question de fiscalité, d’environnement, de sécurité
économique, de gouvernance des ressources naturelles et, finalement, de
souveraineté nationale.
Noëlle Rabe

