Le Noir de Bondoukou ,Louis Tauxier — 1921
Résumé complet
Publié à Paris en 1921 dans la collection Études
soudanaises, Le Noir de Bondoukou est une vaste étude consacrée aux populations
de Bondoukou et de l’Est de l’actuelle Côte d’Ivoire. L’auteur, Louis Tauxier,
administrateur colonial et ethnographe, s’appuie sur son séjour dans la région,
sur des observations directes, des témoignages locaux, des traditions orales,
des généalogies et des travaux antérieurs.
L’ouvrage cherche à comprendre comment s’est constitué le
monde humain de Bondoukou. Son intérêt dépasse donc la simple description
ethnographique. Il touche à l’histoire des migrations, à la formation des
royaumes, au commerce, à l’islamisation, aux structures familiales, aux
croyances, aux rapports entre peuples et aux transformations provoquées par la
colonisation.
Il faut néanmoins garder à l’esprit que Tauxier écrit en
administrateur colonial du début du XXᵉ siècle. Certains de ses concepts et
jugements sont aujourd’hui dépassés. L’ouvrage doit donc être utilisé comme
source historique à confronter avec l’archéologie, les traditions orales et les
recherches contemporaines.
I. Bondoukou, un carrefour ancien
La grande idée qui ressort de l’ouvrage est que Bondoukou
n’est pas historiquement un territoire fermé. La région apparaît comme un carrefour
entre plusieurs mondes. Elle se trouve à la rencontre de l’espace akan venant
de l’Est, des réseaux mandingues et commerciaux venant du Nord et du
Nord-Ouest, ainsi que de populations plus anciennement établies dans la région.
Cette situation géographique explique la diversité exceptionnelle de Bondoukou.
Les populations ne sont pas arrivées toutes au même moment. Certaines sont
présentées comme plus anciennes, tandis que d’autres se sont progressivement
installées à la suite de migrations, de guerres, d’alliances, de déplacements
commerciaux ou de transformations politiques. C’est donc une histoire faite de
couches successives de peuplement que Tauxier tente de reconstituer.
II. Les Koulango et les populations anciennes
Les Koulango occupent une place fondamentale dans l’étude. Tauxier
les présente parmi les populations importantes de l’ancien peuplement régional.
Il s’intéresse à leurs villages, à leurs structures familiales, à
l’agriculture, aux rapports sociaux, aux croyances et aux institutions
politiques. La société koulango décrite par l’auteur repose largement sur la
communauté familiale et villageoise.
L’agriculture constitue l’un des fondements de l’économie.
Mais les Koulango ne vivent pas isolés. Ils entretiennent des relations avec
les communautés voisines et sont progressivement intégrés à des ensembles
politiques et commerciaux plus larges. L’histoire koulango montre donc que
Bondoukou possédait une profondeur historique antérieure aux formations
politiques qui dominèrent ensuite la région.C’est un point essentiel pour
comprendre l’ouvrage.
III. L’arrivée des Dioula
La partie consacrée aux Dioula est historiquement très
importante. Tauxier cherche à retracer leurs origines et leurs déplacements
avant leur implantation dans la région de Bondoukou. Il rattache cette histoire
au vaste monde mandingue et commercial ouest-africain. Les déplacements des
populations ne correspondent évidemment pas aux frontières nationales
actuelles. Les hommes, les familles, les marchands et les religieux circulaient
dans un espace couvrant différentes régions qui appartiennent aujourd’hui à
plusieurs États. L’auteur rapporte notamment différentes traditions concernant
l’arrivée de groupes dioula dans la région. Il évoque les relations avec Bégho,
ancienne cité commerciale située dans l’actuel Ghana, qui occupait une position
stratégique dans les réseaux commerciaux reliant les régions productrices d’or,
les zones forestières et les routes commerciales du Nord. Les Dioula
apparaissent ainsi comme l’une des composantes majeures de cette économie
régionale.
IV. Le Dioula comme commerçant et intermédiaire culturel
Dans l’univers décrit par Tauxier, les communautés dioula
jouent un rôle particulièrement important dans le commerce. Le commerce n’est
cependant pas seulement économique. Il transporte également des langues, des
informations, des croyances, des pratiques sociales et des réseaux de
solidarité. Le marchand devient donc un intermédiaire entre plusieurs mondes. Les
réseaux dioula permettent de connecter Bondoukou à des espaces beaucoup plus
éloignés. Cette dimension contribue à expliquer le développement de la ville comme
centre commercial régional. Ainsi, Bondoukou ne doit pas être imaginée comme
une périphérie isolée, mais comme un nœud d’un vaste réseau ouest-africain.
V. Les Dioula et l’islam
Le livre accorde également une grande importance à l’islam. Les
communautés musulmanes sont notamment associées au commerce, à l’enseignement
religieux, à l’écriture arabe et aux activités des marabouts. L’islam constitue
ainsi une dimension essentielle de l’identité historique de Bondoukou. Mais
Tauxier décrit également la coexistence de plusieurs systèmes religieux. L’islam
n’efface pas immédiatement les croyances plus anciennes. Des pratiques différentes
continuent d’exister parallèlement et peuvent parfois s’influencer. Cela révèle
une société beaucoup plus complexe qu’une opposition simple entre musulmans et
adeptes des religions traditionnelles. Bondoukou apparaît progressivement comme
un lieu de coexistence et d’interpénétration religieuse.
VI. Les Abron et le monde akan
L’autre grande composante de l’histoire régionale étudiée par
Tauxier est celle des Abron. Leur histoire appartient au vaste mouvement politique
et humain du monde akan. L’auteur examine leurs origines, leurs migrations,
leur arrivée dans la région et surtout la constitution de leur pouvoir
politique. L’installation abron représente un tournant parce qu’elle contribue
à la formation d’un système politique organisé autour de la royauté. Mais la
domination politique ne signifie pas nécessairement disparition des autres
communautés. C’est précisément l’un des aspects fascinants de Bondoukou. Plusieurs
fonctions sociales peuvent être réparties entre différentes composantes de la
population. Des communautés peuvent conserver leurs structures internes tout en
participant à un ensemble politique plus vaste.
VII. La royauté abron
Tauxier consacre une place considérable à la monarchie
abron. Il cherche à reconstituer les successions royales, les lignages, les
rapports entre souverains, chefs et populations. Le roi n’est pas simplement un
individu exerçant une autorité personnelle. La royauté appartient à un système
de lignages, de traditions et de légitimité. Le pouvoir est entouré de règles
et de symboles. Les questions de succession occupent naturellement une place
importante, car elles déterminent la continuité politique et peuvent provoquer
des rivalités. Tauxier tente alors d’établir des chronologies à partir des
traditions recueillies. Il faut toutefois rester prudent : la chronologie orale
ne fonctionne pas nécessairement selon les mêmes principes que les archives
écrites européennes.
VIII. Une société fondée sur la famille et le lignage
Dans pratiquement toutes les communautés étudiées, la
famille constitue une institution fondamentale. Mais il ne s’agit pas seulement
de la famille nucléaire moderne. Tauxier décrit de vastes structures familiales
réunissant plusieurs générations et plusieurs branches. Le lignage détermine
une partie importante de la position de l’individu dans la société.
Il influence notamment :
* la succession et l’héritage ;
* le mariage ;
* l’accès à certaines fonctions ;
* la propriété et l’utilisation des biens ;
* les solidarités ;
* les obligations envers les autres membres du groupe.
Pour comprendre les sociétés décrites par Tauxier, il faut
donc comprendre que l’individu appartient d’abord à un réseau de parenté
beaucoup plus vaste.
IX. Mariages et alliances
Le mariage constitue également une institution sociale et
politique. Il ne concerne pas uniquement deux individus. Il peut établir ou
renforcer des relations entre familles, lignages ou communautés. Les échanges
matrimoniaux contribuent ainsi au rapprochement des populations. Sur plusieurs
générations, ils rendent les frontières identitaires beaucoup plus complexes
qu’elles ne paraissent. C’est une clé importante pour comprendre l’histoire
régionale : des communautés différentes ont vécu ensemble, commercé ensemble et
parfois constitué des familles ensemble.
X. Une économie essentiellement agricole
Tauxier décrit également la vie économique. L’agriculture
constitue le fondement matériel d’une grande partie de la société. Les villages
produisent les denrées nécessaires à leur subsistance mais participent aussi
aux échanges. La division économique entre groupes n’est jamais absolue. Néanmoins,
certaines communautés ou catégories sociales développent des spécialisations
particulières. À côté de l’agriculture existent le commerce, l’artisanat et
différentes activités liées aux marchés.
XI. L’importance capitale du commerce
Le commerce constitue probablement l’un des fils conducteurs
les plus importants du livre. Bondoukou occupe une position privilégiée entre
plusieurs zones économiques. Les marchandises circulent. Mais avec elles circulent
également les personnes. Le marché devient donc beaucoup plus qu’un simple lieu
économique. Il est un espace de rencontre entre civilisations. Des commerçants
provenant de régions différentes peuvent y échanger leurs marchandises mais
également leurs langues, leurs informations et leurs pratiques culturelles. C’est
l’une des raisons de l’importance historique de Bondoukou.
XII. Les autres peuples
L’un des mérites de l’ouvrage est de ne pas réduire
Bondoukou au triptyque Koulango-Dioula-Abron. Tauxier étudie ou mentionne
également plusieurs autres populations, notamment les Nafana, Gbin, Gan, Gouro,
Huéla, Dégha et Siti, ainsi que différents groupes présents dans les espaces
voisins.Cette diversité confirme le caractère profondément composite de la
région. Le mot « etc. » placé dans le sous-titre du livre est donc loin d’être
anecdotique. Il représente la multiplicité humaine de l’espace étudié.
XIII. Religions traditionnelles et conception du monde
Tauxier consacre de nombreuses pages aux croyances. Il
étudie les conceptions du divin, les esprits, les rites, les sacrifices, les
pratiques de protection, les interdits et les relations avec les ancêtres. Pour
les sociétés qu’il observe, le monde visible et le monde invisible ne sont pas
nécessairement séparés. Les événements touchant l’individu ou la communauté
peuvent recevoir une interprétation spirituelle. Cependant, il faut ici être
particulièrement prudent avec Tauxier. Son regard colonial et les catégories
anthropologiques de son époque peuvent déformer la signification profonde de
certaines pratiques. Ce qu’il présente parfois comme superstition doit
aujourd’hui être étudié comme système religieux et représentation culturelle du
monde.
XIV. La question de l’esclavage et de la captivité
L’ouvrage aborde aussi la captivité et différentes formes de
dépendance sociale présentes dans l’Afrique occidentale précoloniale. Les
guerres, les rapports de domination et certains réseaux commerciaux ont produit
des situations de captivité. Tauxier décrit certains de ces phénomènes ainsi
que leur transformation avec l’établissement de l’administration coloniale. Là
encore, il faut distinguer les observations documentaires de l’interprétation
coloniale, puisque les autorités françaises utilisaient notamment la lutte
contre certaines formes de servitude comme argument de légitimation de leur
présence.
XV. Bouna et les systèmes politiques voisins
L’histoire de Bondoukou est également reliée à celle de Bouna
et des territoires voisins. Tauxier examine les relations politiques entre ces
différents espaces. Cela démontre encore une fois que les sociétés étudiées ne
vivaient pas dans des territoires hermétiquement séparés. Les royaumes
entretenaient des relations diplomatiques, commerciales ou militaires. Les
changements de pouvoir dans une région pouvaient entraîner des déplacements de
populations dans une autre.
XVI. Les guerres et les transformations du XIXᵉ siècle
Le XIXᵉ siècle constitue une période de profond
bouleversement. Les anciens équilibres politiques sont confrontés à des
transformations internes mais également à l’expansion de nouveaux pouvoirs
régionaux. Les routes commerciales deviennent des enjeux politiques. Le
contrôle des territoires, des marchés et des populations produit rivalités et
affrontements. Puis apparaît progressivement une nouvelle puissance : la France
coloniale. L’ordre politique régional va alors être profondément transformé.
XVII. L’arrivée de la colonisation française
La dernière phase historique étudiée par Tauxier concerne
l’installation de l’autorité française. Les pouvoirs traditionnels doivent
progressivement composer avec l’administration coloniale. Les anciens rapports
entre royaumes, chefs et communautés sont transformés. La colonisation
introduit une nouvelle hiérarchie politique qui cherche également à classer les
populations et à identifier des chefs capables de servir d’intermédiaires avec
l’administration. Cette situation explique d’ailleurs en partie pourquoi
Tauxier réalise son étude : connaître les sociétés était aussi, pour
l’administration coloniale, une manière de mieux les administrer. Son travail
scientifique est donc inséparable du contexte politique dans lequel il est
produit.
La grande leçon historique du livre
Si l’on dépasse le vocabulaire colonial, Le Noir de
Bondoukou délivre involontairement une leçon particulièrement moderne. L’histoire
de la Côte d’Ivoire ne commence pas avec ses frontières. Bien avant leur
fixation, des peuples circulaient entre les espaces correspondant aujourd’hui à
la Côte d’Ivoire, au Ghana, au Burkina Faso, au Mali et à d’autres territoires
ouest-africains. Les identités se sont constituées au fil :
des migrations, des alliances, des mariages, des guerres,
des marchés, des royaumes, des religions et des échanges. Bondoukou en
constitue une illustration remarquable.
La question particulière des Dioula
C’est probablement l’un des enseignements les plus
intéressants lorsqu’on relit Tauxier aujourd’hui. Son ouvrage constitue un
témoignage colonial ancien attestant que l’implantation et les réseaux dioula à
Bondoukou s’inscrivent dans une histoire antérieure à la création de la Côte
d’Ivoire indépendante. Il rapporte des traditions sur les déplacements de
populations dioula et leurs relations avec les anciennes routes commerciales et
des centres comme Bégho.
Cela ne permet évidemment pas de transformer toutes les
hypothèses de Tauxier en certitudes historiques. Mais cela rend difficile une
représentation simpliste selon laquelle l’histoire des Dioula dans cette partie
de l’actuelle Côte d’Ivoire serait uniquement récente. Elle appartient à une
histoire régionale beaucoup plus ancienne.
Koulango, Dioula et Abron : trois fonctions historiques qui
se rencontrent
En simplifiant fortement le tableau de Tauxier, on pourrait
dire que trois dimensions se rencontrent à Bondoukou : le Koulango représente
notamment la profondeur du peuplement local et agricole ; l’Abron, l’une des
grandes constructions politiques et royales ; le Dioula, l’une des grandes
dynamiques commerciales et musulmanes. Mais il serait incorrect de figer ces
peuples dans ces trois fonctions. Chacun possède sa propre complexité sociale,
politique, économique et religieuse. Ce qui est historiquement remarquable est
précisément leur interaction. De leur rencontre naît progressivement l’identité
particulière de Bondoukou.
Lecture profonde de l’ouvrage
En définitive, Louis Tauxier pensait écrire une étude
permettant de distinguer et classifier les populations. Un siècle plus tard,
son propre matériau permet paradoxalement de voir autre chose : Plus il cherche
à séparer les peuples, plus les histoires qu’il recueille révèlent leurs
relations. Les Koulango renvoient aux Abron. Les Abron renvoient au monde akan.
Les Dioula renvoient aux réseaux mandingues. Bondoukou renvoie à Bégho, Bouna
et aux routes commerciales. Les mariages relient les familles. Le commerce
relie les territoires. Les religions circulent. Les langues se rencontrent. Les
royaumes se combattent puis négocient. Les populations se déplacent et
s’enracinent. C’est pourquoi la meilleure manière de résumer les quelque 770
pages de Le Noir de Bondoukou serait peut-être celle-ci : Bondoukou n’est pas
l’histoire d’un peuple venu remplacer un autre. C’est l’histoire d’un carrefour
où plusieurs peuples anciens, migrants, commerçants, agriculteurs, guerriers,
religieux et souverains ont progressivement construit un même espace de
civilisation. Et c’est précisément ce qui fait de cet ouvrage de 1921 une
source importante pour réfléchir aujourd’hui à l’ancienneté, à l’appartenance
et à la diversité des populations de la Côte d’Ivoire — à condition de le lire
avec le recul critique indispensable face à une œuvre produite dans le cadre
colonial.

